Dimanche 15 Septembre 2019 votre médiathèque est fermée.

Interview Mara

En complément de l'exposition qui à eu lieu en mai 2014 à la Médiathèque, nous publions ici une interview de Mara faite sur Skype peu avant le salon BDécines.

 

Bonjour Mara, est-ce que tu peux d’abord te présenter un peu et nous parler de ton parcours ?

Je m’appelle Margaux Kindhauser. Je suis suisse et j’habite à Lausanne. J’ai toujours vécu en Suisse. Jusqu’à mes 18 ans je n’aurais pas pensé faire de la BD, je pensais plutôt me tourner vers le cinéma, l’écriture ou le journalisme. J’ai donc fait des études de lettres et puis quand j’ai eu 17 ou 18 ans, j’ai rencontré une dessinatrice de BD qui s’appelle VALP, qui fait Lock, Ashrel. Avant, pour moi, la BD ça se résumait à Astérix, Tintin et Lucky Luke. Je ne connaissais pas tous les univers du style de Loisel, Blacksad... Du coup quand j’ai vu ce que VALP faisait je me suis dit que la BD rassemblait tout ce que j’aime et permettait de raconter ce qu'on voulait. À partir de ce moment là, je me suis dit : « j’ai envie de faire pareil. Ça y est j’ai trouvé mon truc. »

 

Cela ne t’a pas fait peur de te lancer toute seule comme ça ?

Non parce que je me suis toujours dit que si d’autres y étaient arrivés avant moi, alors je pourrai y arriver. Je me suis dit que j’allais tout faire pour. Je crois que finalement je ne me suis même pas posé la question. Je me suis juste dit : « j’ai envie de faire ça et je vais tout faire pour ». Valentine (VALP) a toujours été une grande inspiration au niveau de son parcours, justement parce que c’est quelqu’un qui fait tout. Son univers se rapprochait beaucoup du mien, on avait les mêmes références, on regardait les mêmes films, on lisait les mêmes bouquins,... Les jours où j’étais un peu moins motivée je me disais : « accroche toi, il y en a qui ont réussi »…  Un peu comme quand on passe son permis (rires) on se dit que plein de gens y sont arrivés avant moi alors pourquoi je n’y arriverai pas ?

 

Et tu ne dessinais pas avant tes dix huit ans ?

Ah si si ! Je dessinais beaucoup. Tout le temps ! J'avais envie de faire du cinéma parce que j’avais envie de raconter des histoires. Mais je me disais que c’était dommage, que ça risquait de me frustrer puisque je ne dessinerai pas. J'ai donc voulu faire du story-board. Mais cela voulait dire dessiner les histoires des autres. La BD, ça ne m’avait pas du tout traversé l’esprit. C’est vraiment à partir du moment où j’ai vu le boulot de VALP que je me suis dit que ce médium là rassemblait tout ce que j’aime : raconter des histoires, dessiner... avec en plus un côté cinématographique.

 

Quand tu dis que tu partages le même univers que VALP, quels sont tes références : tes films, tes lectures ?

J’ai toujours adoré tout ce qui est cartoon, dessin animé à l’américaine : j’adorais les Disney quand j’étais gamine. J’étais une grande fan de la vague des nouveaux Disney : La Petite Sirène, La Belle et la Bête, Le bossu de Notre-Dame, Pocahontas... Ils s’amusaient à faire des dessins animés très différents visuellement. Ils avaient toujours des artistes particuliers qui créaient les univers, le style... puis ils travaillaient à partir de ça. J’ai tous les art-books chez moi : c’est avec ça que j’ai appris à dessiner. C’est vraiment avec les bouquins où il y a tous les croquis de départ autour desquels ils ont construit les films. Quand j’ai rencontré Valentine (VALP) j’ai vu qu’elle avait les mêmes livres que moi et je ne connaissais personne d’autre qui avait ces livres ! On aimait vraiment les mêmes dessins animés.

 

L’univers de Clues se rapproche de Sherlock Holmes. C’est un personnage que tu aimes bien ou c’est plutôt le Londres victorien ou c’est un mélange de tout ça ?

Sherlock Holmes c’est une découverte que j’ai faite quand j’avais 14 ans. Et je suis complètement tombée amoureuse de cet univers. J’ai tout lu à cette époque là. J’ai eu une attirance pour le victorien à partir de ce moment là. Quand j’ai commencé à faire un projet de BD, ça m’a paru évident de le faire à cette époque là.

 

Tu avais déjà une histoire en tête ?

Non. Ce qui m’est venu en premier ce sont les personnages et les relations entre les personnages. Sans trop révéler le quatrième tome, je me suis dit que j’avais bien envie d’avoir deux personnages à qui il arrive "ça", pour voir comment ils le géreraient. Mon autre inspiration pour Clues, et ça les gens le savent peut-être un peu moins, c’est la pièce de théâtre Pygmalion de Georges Bernard Shaw qui a été adaptée au cinéma avec My Fair Lady. C’est l’histoire d’un type un peu odieux qui est spécialiste des langues, il vous entend parler et il sait tout de suite de quelle région vous venez. Ce type fait le pari avec son meilleur ami qu’il va faire d’une femme de la rue, d’une fleuriste brute de décoffrage, une lady. Il va lui apprendre à parler comme parlent les duchesses ou les rois et reines. Il la prend sous son aile. Mais, petit à petit, elle va s’imposer en tant que personne. Il y a tout cet aspect qui est intéressant. Il essaye de la transformer et elle, elle va devenir qui elle est réellement. Elle se sert de tout ce qu’il peut lui apporter mais fini par s’affranchir de lui. C’est une histoire superbe où les deux personnages sont très différents avec des joutes verbales géniales entre eux. J’avais envie de retrouver un peu ça avec ma BD, d’essayer d’avoir deux personnages très différents même graphiquement. On a Hawkins, l’inspecteur, qui est très anguleux, très sévère, qui ne sourit jamais. Puis on a Emilie qui est toute en rondeur, qui a les cheveux ébouriffés. Je voulais avoir une espèce de dynamique-duo comme on dit.

 

Tu nous parlais de tes influences passée, quelles sont tes influences actuelles (films, séries...) ?

Je lis et je regarde vraiment beaucoup de trucs, mais il n'y a rien de particulier qui m'inspire pour mon histoire, dans le sens où tout était déjà là des années en arrière. Il y a des choses où je vois des similitudes, donc cela me fait rire. Par exemple dans le Sherlock Holmes de Guy Ritchie, qui est sorti en 2009, il y a toute une histoire avec un attentat qui se passe au parlement. Il se passe la même chose dans ma BD et ce n'était pas du tout prévu. Il y a un engouement pour Sherlock Holmes en ce moment qui est chouette depuis ces dernières années avec "Sherlock (BBC)" et "Elementary". C'est assez sympa de se dire que je fais parti de cet univers là, avec ma façon d'interpréter le mythe. Même si je ne suis pas non plus dans du Sherlock Holmes à 100%, c'est quand même vachement reconnaissable que c'est une de mes influences principales.
 

Au niveau graphique, je suis inspirée par beaucoup de choses comme ce qui se fait en ce moment dans les dessins animés en 3D comme La reine des neiges ou Raiponce ou Hotel Transylvania. Quand on voit les art-books on retrouve vraiment des designs qui rappellent la grande époque que j'adorais.

Les recherches visuelles comme ça, c'est vraiment le genre de trucs que j'adore. C'est Annette Marnat une française qui fait ça

... intervention d'Albus, la perruche de Mara qui provoque l'hilarité générale en sifflant la musique du générique de Game of Thrones ...

 

J'aime beaucoup aller sur des sites comme Pinterest ou Tumblr et suivre des gens qui ont des goûts un peu similaires aux miens. Je découvre quasiment tous les jours des artistes dont j'adore le boulot. Ce sont souvent des gens qui travaillent dans le dessin animé ou dans le jeu vidéo ou dans les comics indépendants. Il y a beaucoup de choses qui se passent dans les comics underground aux États-Unis et qui commencent gentiment à venir chez nous. Je pense que j'ai plus d'affinités avec ces univers et ces styles plutôt qu'avec par exemple le manga ou la BD franco-belge.

Je deviens de plus en plus difficile avec les graphismes de BD franco-belge par exemple. J'aime bien quand ça sort des sentiers battus comme Vincent Perriot ou Brüno. Même si cela n'a absolument rien à voir avec mon style. J'adore aussi Chloé Cruchaudet et ce qu'elle a fait avec "Mauvais genre".
 

Sans nous dévoiler la fin, où en est le tome 4 de Clues ?

La première planche est juste là sur mon bureau. (rires)

J'ai tout juste commencé. J'ai le story-board, mais comme j'ai décidé de le faire en couleurs directes, je suis dans la phase de test. En ce moment je suis dans une phase de tests visuels à l'aquarelle.

J'ai mis beaucoup de temps à m'y mettre parce que l'année passée, j'ai eu année difficile avec pleins de trucs qui se sont passés et j'ai pris beaucoup de commandes et maintenant comme je travaille en librairie à mi-temps je n'ai que 4 jours pour travailler sur le bouquin. J'ai rendu la dernière commande que j'avais en suspens il y a 2 semaines. Je suis incapable de faire 2 trucs en même temps. Je ne sais pas comment font les auteurs quand ils travaillent de 9 à 12h sur telle commande et puis de 13h à 17h sur une BD.

J'ai vraiment beaucoup de mal. Quand je suis obligée de le faire je le fais, mais sinon je préfère me dire c'est ma BD un point c'est tout! En même temps ce n'est pas ça qui me fait gagner ma vie. C'est pour ça que je prends plein de commandes. Mais les commandes s'éternisent et il faut quand même payer les factures.

Donc je me suis dit que je pouvais travailler en librairie BD. C'était une opportunité qui est arrivée de nulle part, je l'ai prise tout de suite et pour l'instant ça me permet d'avoir chaque mois des sous qui tombent et ca me permet de travailler sur ma BD sans m'inquiéter. Je pense qu'il y a beaucoup d'auteurs qui fonctionnent comme ça qui ne peuvent pas vivre de la BD. Du dessin oui, mais pas de la BD.

 

Quand est-ce que tu prévois la sortie du tome 4 ?

J'aimerais bien le sortir au début de l'année 2015 si tout se passe bien. Je sens que je peux aller plus vite que ce que je pensais. Les premières planches me stressaient beaucoup, à cause de l'ambiance nocturne sur les couleurs qui peut être difficile à gérer. Et en fait quand j'ai commencé à faire des tests, c'était moins pire que ce que je pensais.

J'ai un peu tendance à avoir très peur des trucs et du coup ca me paralyse et je n’arrive pas à m'y mettre. Mais à partir du moment où je m'y mets et que je vois que ca fonctionne mieux que ce que je pensais : tout va bien.

 

Et toutes ces commandes qu'on te demande c'est quoi par exemple ?

J'ai vraiment fait de tout. J'ai fait des panneaux pour la biodiversité pour la société Biotope l'année passée, des illustrations pour des billets de loterie, des petites BD sur le catéchisme pour Fleurus Mame...

Au bout d'un moment j'étais dans une situation où j'étais à moitié obligée de prendre tout ce qui venait, j'avais pas trop le choix. Du coup il y a le moral qui en prend un coup, on accepte vraiment tout pour des prix pas forcément supers.

J'ai eu un plan en début d'année à 4000€ pour 9 dessins, alors qu'on peut me demander 5 planches pour 700€ par exemple.

Il y a quand même un grand décalage, du coup je prends encore des commandes, mais seulement quand ça vaut vraiment le coup ou quand je sais que je vais m'éclater.

 

Sur Clues, tu travailles toute seule, est-ce que c'est une façon de travailler qui te plait particulièrement ou est-ce que tu te verrais bien travailler aussi avec un scénariste ou un illustrateur ?

Alors je suis assez ouverte à tout, mais pour l'instant j'aime bien être mon propre patron, me dire que c'est mon projet, mon bébé. Je verrais comment je me sens une fois que j'aurais fini ce quatrième tome, mais j'ai déjà travaillé sur des collectifs, par exemple pour Le Lombard sur un collectif sur la résistance avec Jean-Christophe Derrien... C'est chouette, mais je vois clairement que je ne mets pas la même énergie. C'est un peu dommage parce que je pense que si j'avais vraiment un scénario qui me plait énormément, où je serais vraiment en phase avec le scénariste, il n'y aurait pas de problèmes. Mais les choses que j'ai faites jusqu'à maintenant c'était plus du domaine de la commande que vraiment de la collaboration, où on échange, où il y a un truc qui passe. Je n'ai pas encore vécu ça, mais je suis ouverte à ce genre de trucs.

Mon meilleur ami travaille dans le cinéma et écrit des scénarios notamment pour le cinéma et je me suis toujours dit que le jour où il me propose un truc au niveau BD, je le fais tout de suite.

On a des univers similaires, mais lui pour l'instant il est plus sur le côté réalisation, films d'animations.

 

Peux-tu nous parler de ta technique de travail ?

J’écris le bouquin sous formes de petites scénettes : il va se passer ci et ça, ce qui me donne le synopsis.

Je découpe ce synopsis sous formes de scènes et j’estime à peu près combien de pages me prendrait une scène : 5 pages pour le début, 2 pages pour cette scène-là…

Je fonctionne beaucoup par post-it, je les mets ensemble et j’estime combien de pages ça fait.

Après la phase écriture avec la découpe des scènes et la phase post-it, je dessine les pages.

C’est-à-dire que je dessine les scènes comme elles me viennent de manière éparse sans vraiment mettre en scène. Je vais par exemple dessiner plusieurs fois la même (parfois jusqu’à 6 fois), ensuite le dessin qui me plait le plus je le redessine et après je le mets en page sous forme de story-board.

Une fois la case reprise et redessinée j’attaque la planche avec les couleurs : j’utilise des crayons de couleurs très pratiques qui peuvent s’effacer et permettent aussi d‘avoir une jolie ligne, c’est ce qu’utilisent les dessinateurs dans l’animation.

Puis je passe au crayon, et ensuite au lavis, c’est-à-dire les aquarelles :

- le 1er tome c’était juste du crayonné et Photoshop avec juste des textures d'aquarelles en fond

- pour les tomes 2 et 3 je colorisais directement au lavis sur les planches pour poser les ombres et les valeurs, puis je scannais tout ça et je peignais par-dessus avec Photoshop

- pour le tome 4 c’est un challenge personnel : je le fais entièrement à l’aquarelle, ça me fait peur mais j’ai vraiment envie de le faire.

 

A quoi sont dues les couleurs très sombres de Clues ? : un Londres victorien très pollué ? L’histoire sombre ?

A cause de l’histoire elle-même, pour rendre une ambiance polar, je vois mal ça avec des couleurs flashy, mais c’est vrai que j’ai aussi beaucoup de mal à faire des ambiances ensoleillées. C’est très dur ! Les dessinateurs sont des rois de la triche, de l’esbroufe, ils passent leur temps à trouver des solutions pour ne pas dessiner ce qu’ils n’aiment pas dessiner : j’avais entendu parler Trondheim de ça, que les auteurs passent leur temps à trouver des solutions …

Par exemple, moi, je n’aime pas dessiner les calèches ! Je les dessine du coup souvent de dos, ou alors je me donne du mal à bien en dessiner une pour une case et je me dis que ça suffira pour toutes les autres cases.

Pour certains trucs comme ça, ça peut faire illusion, c’est assez marrant d’être dans ce côté : « allez, on essaie de trouver des solutions ».

Mais ça peut être aussi des challenges perso où on se dit « allez tiens, cette fois je vais vraiment me donner, ça me saoule de le dessiner mais je vais vraiment donner mon meilleur et comme ça au moins je pourrais dire que je l’ai fait ».

 

Après le tome 4 (fin de la série Clues), as-tu des envies, des projets d’autres bd ?

Oui, j’en ai trois très différents : deux similaires car ils sont personnels et avec des univers différents au-niveau du dessin.

1/ Un projet avec une gamine et un loup, c’est le projet sur lequel j’ai fais le plus de recherches.

2/ Un autre qui n’a rien à voir qui serait très cartoon, très dessin animé, dans le domaine du western, c’est encore un autre dessin que le premier projet, c'est des univers très différents.

3/ Le dernier projet est encore plus perso, c’est celui qui me botte le plus pour l’instant : c’est l’histoire d’une famille composée de deux parents et d’une fille et on verrait l’évolution de la famille a Noël sur plusieurs années. Le bouquin serait chapitré selon différents réveillons de Noël et chaque fois on verrait comment la famille évolue, les relations qui s’établissent.

Le thème principal de ce projet-là et l’autre projet de la gamine avec le loup c’est la manipulation et les pervers narcissiques, parce que c’est un thème que je trouve fascinant et qui a été très peu abordé en bd, de voir une famille sous l’emprise d’un père pervers narcissique. L’autre projet de la gamine avec le loup c’est quelque chose d’un peu plus métaphorique de ce même rapport.

J’ai donc plein de projets mais il faut que je trouve l’énergie de les faire : je fonctionne beaucoup en montagnes russes, en ce moment je suis dans un moment très actif et très créatif mais dans 6 mois je peux être dans un vide total… mais je gère !

C’est le problème de beaucoup de créatifs…

 

Albus ta perruche est tout le temps présente avec toi, il t’aide dans ton travail ?

Il m’aide dans mes planches : il adore mettre les crayons par terre, ça me fait bouger pour les ramasser, moi qui ne bouge pas beaucoup en tant que dessinatrice !

 

 

Interview : Médiathèque de Décines

Photos de Mara et Albus : François Wavre

Illustrations : Mara / Gustaf Tenggren

Nouveautés musique
Mairie de décinesLogo Tobogan Décines