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Sucre Noir de Miguel Bonnefoy

Sucre-noir-BonnefoySucre noir, le dernier roman de Miguel Bonnefoy nous met dans une situation délicate. L’atmosphère de ce beau roman est encore si présente que l’envie nous vient de tout dévoiler des détails de l’intrigue et des états d’âme des personnages. Tout dire pour prolonger la magie de la lecture… Mais restons discret.

Il est question d’un trésor, que plusieurs personnages cherchent ; pourtant un seul le trouvera, par hasard. Il est question d’amour entre Severo Bracamonte (l’un des chercheurs de trésor) et Serena Otero (l’héritière d’une plantation de cannes à sucre). Il est question d’histoires familiales, de développement économique et de catastrophes…

Tout cela se déroule en Amérique du sud, dans un pays inventé pour l’occasion où se retrouvent imaginaire, poésie et magie des récits traditionnels. Bref, ce livre est un régal et figure pour nous parmi les belles  surprises de cette rentrée littéraire 2017.

 Empruntez Sucre noir

Dans une coque de noix de Ian McEwan

Ian McEwan - Dans une Coque de NoixComment débuter la chronique d’un roman dont le narrateur (à la première personne) n’a pas de nom ?

De plus, notre héros observe le monde de l’intérieur, les bras croisés, témoin impuissant d’un complot, de sa réalisation, de ses répercussions. Ses possibilités d’intervention sont extrêmement limitées, son impact sur l’action est anecdotique et, au final, il ne sera qu’une victime de plus dans la tragédie en cours.

Il est (ou il n’est pas, pas encore) un enfant.

Presque à terme, la tête en bas, à l’étroit dans le ventre de sa mère. Une pure conscience qui ne rêve que de goûter enfin le pinot noir sans le filtre du placenta, ou de découvrir directement le bleu sans son environnement carmin. Trudy, sa mère, occupe ses insomnies estivales avec les émissions animalières de la BBC, les podcasts politiques sur internet… notre narrateur accumule ainsi connaissances et conscience sociale. Dans sa coquille de noix, il se voit comme roi d’un espace infini, mais il ne peut compter que sur son imagination pour apprécier (par exemple) la direction du vent, reconnaitre un faucon d’un héron ou comprendre l’horreur de la politique internationale.

Il s’imagine aussi le décor qui l’entoure, l’expression des personnages autour de lui, la couleur des sentiments qui se jouent. Un grincement de parquet, un flot d’adrénaline dans son ombilic, trois battements du cœur de sa mère plus appuyés… et les acteurs sont en place.

Car c’est une véritable pièce qui se joue autour de lui : Trudy et son amant complotent contre son père.

Sa mère, qu’il ne peut qu’aimer, si douce, aux tresses blondes, au regard vert d’eau (aux dires poétiques de son père) s’est éloignée. Elle s’est lassée de cet éditeur idéaliste. Elle l’a repoussé hors de sa maison familiale. Elle l’a déjà trahi. Elle entend faire pire.

Le père est poète et l’amant est… vulgaire. Vulgaire et besogneux.

Le perfide joue double jeu et sème le trouble dans les pensées et la quiétude de notre narrateur. Car c’est par lui que vient le drame.  Il a amené jalousie et concupiscence dans la bulle d’amour qui devrait entourer cet enfant innocent, complice malgré lui de l’horreur à venir. Pour s’échapper aux manigances, notre narrateur se perd dans les souvenirs de sa jeunesse où il avait encore de la place pour se retourner ou bien s’imagine l’avenir, tantôt romantique, tantôt romanesque. Il voudrait prévenir son père, il voudrait haïr sa mère, il tente également l’inverse, toutes les solutions qui lui viennent à l’esprit semblent mauvaises ou futiles. Il nous mènera de la conception de ce complot, aux doutes du développement, à la délivrance de la tragédie.

Au-delà de la performance, ce roman nous offre des moments de grâce (la tirade de rupture, entre autres) tout en glissant délicatement sur la philosophie. En 20 chapitres, Ian McEwan nous emporte dans le huis clôt le plus intime où les métaphores et les références s’enchainent et se lient. Le narrateur (et le lecteur, donc) ne peut que ressentir les évènements, les déduire, sans en avoir tous les détails antécédents. Témoins, comme lui, des actions du couple maudit, il nous est rappelé régulièrement que les apparences sont subjectives. John, le père, est-il un éditeur raté et romantique ou un poète adulé et manipulateur ? De qui tient-on les informations ? Comment être sûr d’un fait si les informations sont biaisées ?

Empruntez Dans une coque de noix.

Jungle, de Miguel Bonnefoy

Jungle Chez l’éditeur Paulsen, la collection Démarches propose des odyssées humaines à des auteurs, afin qu’ils en reviennent avec un livre. Miguel Bonnefoy, jeune auteur vénézuélien a relevé le défi. Il a fait partie d’une expédition de 14 hommes : deux semaines dans la jungle au Vénézuela dans l’état de Bolivar. Il s’agissait de gravir l’Auyantepuy (Montagne du Diable) et de descendre en rappel à plus de 1000 m d’altitude, le long du Salto Angel.

Ce qui frappe chez Miguel Bonnefoy, c’est au prime abord la puissance lyrique de son écriture. « Jungle » n’est pas un énième récit de voyage ou d’aventure, ce n’est pas une apologie de l’exploit ou du sport extrême. C’est avant tout un  livre lumineux parsemé d’instants de grâce , offerts au lecteur  comme autant de petites pépites étincelantes.

Qu’il nous conte le vol lourd d’un papillon bleu grand comme deux mains ouvertes venu inopinément se poser sur sa paume, nous dise la saveur d’une cascade ou le parfum  de  forêt qui émane d’un fruit mûr, il s’attache avant tout à traduire. Traduire la jungle, entité impalpable, bruissante, poisseuse, odorante et dangereuse. Traduire la vie en son coeur, celle de la Nature et des hommes qui l’habitent. Traduire ces hommes et ces femmes, au travers de leurs silences, de  leurs gestes ancestraux, de leurs rituels,  et par là même, effleurer la mémoire secrète d’un peuple, si éloigné, mais également si proche…

C’est que Miguel Bonnefoy est un auteur à l’identité multiple. De père chilien et de mère vénézuélienne, il a vécu au Portugal, à Caracas et en France et écrit en langue française. De fait, des enjeux plus intimes liés à l’origine vont  affleurer au fil du récit et révéler un fort sentiment d’appartenance à la terre vénézuélienne ainsi qu’ un profond attachement mêlé de respect au peuple Indien. La poésie du texte n’excluant pas quelques incursions vers un constat plus politique :

Extrait : « Depuis très longtemps, les exploiteurs d’or viennent chercher les jeunes au village, me dit-il. Ils les embauchent très jeunes, tu vois, quand ils ont encore les poumons roses. Comme l’or naît au fond des fleuves, ils les font descendre à dix mètres en profondeur, sans bombes d’oxygène, pour déplacer une pompe à eau qui permet d’extraire le limon. Les jeunes quittent l’école, abandonnent l’agriculture. Le vieux système colonial de recrutement n’a pas changé. (…) D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours vu des blancs frapper aux portes des cases et proposer aux jeunes une existence d’argent facile. La mine a provoqué de profonds changements dans leur communauté. Elle a amené des différences de ressources entre des habitants qui n’avaient pas l’habitude d’en avoir.  Les champs se sont dépeuplés, le prix de la nourriture a augmenté. Il continua en secouant la tête : -Les jeunes acceptent, que veux-tu. Ils veulent une moto, un portable, des vêtements neufs. C’est tout naturel… »

Après « Le voyage d’Octavio », son premier roman (sorti en 2015), Miguel Bonnefoy nous livre donc avec « Jungle » son propre voyage au pays de ses racines, un très beau carnet intime de son « retour au pays natal »…

 

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