Tous les articles par Sandrine

My absolut darling de Gabriel Tallent

My absolut darling de Gabriel TallentIl l’a dépossédée de tout : son enfance, son innocence, son libre-arbitre, son corps. A commencer par son nom : il l’appelle « Turtle », « Croquette », parfois « Connasse ». Elle, c’est Julia, une ado de 14, 15 ans qui partage une bicoque isolée avec son père dans le désert californien.

Ses profs ont bien décelé un problème mais tremblent devant ce père cinglé et borderline. Qui peut l’aider ? Personne. Pas même elle-même car il a fait en sorte qu’elle lui soit fidèle comme un toutou, aimante comme une « chérie absolue », dépendante de lui comme le couteau et sa lame…

Une lecture parfois éprouvante, mais rendue lumineuse par l’écriture aérienne et inspirée de l’auteur dont c’est le premier roman.

bientôt à la médiathèque

Genie et Paul de Natasha Soobramanien

Genie et PaulLa collection « Continents noirs » chez Gallimard accueille la littérature d’auteurs africains ou d’ascendance africaine. Scholastique Mukasonga, Koffi Kwahulé, Bessora, Ananda Devi et Natacha Appanah, pour ne citer que les plus connus, figurent à son catalogue, que rejoint aujourd’hui Natasha Soobramanien. Genie et Paul est le premier roman de cette anglaise d’origine mauricienne. Le clin d’oeil à « Paul et Virginie » est affirmé et comme dans le roman de Bernardin de Saint Pierre, il est question ici de la nostalgie du paradis perdu.

Lorsque le roman commence, Genie sort du coma quelques jours après un incident survenu dans une soirée où elle était avec son grand frère Paul. Incident dont elle ignore tout, la mémoire l’ayant momentanément quittée. Ce qu’elle sait, en revanche, c’est que Paul s’est volatilisé. Cette disparition volontaire déclenche une enquête et un voyage de Genie sur les terres mauriciennes à la recherche de ce frère qui fait tout pour ne pas être retrouvé.

Cette lecture, outre qu’elle est très agréable (grâce autant à l’auteur qu’à la traductrice, Natacha Appanah) fait naître des interrogations sur l’exil et l’acculturation, sur l’accueil et le rejet. Et si « Génie et Paul » était la pépite de la rentrée littéraire ?

Bientôt disponible à la médiathèque

La distance qui nous sépare de Renato Cisneros

CISNEROSMon père, ce zéro
Sévère et brutal avec son entourage tout en se montrant – parfois- aimant avec ses nombreux enfants, féru de littérature (son frère et son grand-père sont des poètes reconnus) le père de Renato Cisneros est aussi un chantre de la dictature, allié de Videla et de Pinochet. Ministre de l’intérieur sous la dictature militaire péruvienne de 68 à 78, il conduit la répression contre le Sentier lumineux. Grand promoteur de la torture, il fait plusieurs déclarations qui font polémique. Par la suite, dans les années 90 il sera poursuivi pour « outrage à la nation » puis, à sa mort en 1995, il sera inhumé avec les honneurs en tant qu’ancien ministre d’Etat.

De la même façon qu’un parent n’est jamais prêt à perdre son enfant, un fils n’est jamais préparé à exhumer son père. Et c’est avec un grand courage et avec aussi sensibilité et intelligence, que l’écrivain péruvien questionne son histoire familiale et  fouille son enfance à la recherche des liens qui l’unissaient à son père.

Empruntez La distance qui nous sépare

Les buveurs de lumière de Jenni Fagan

FAGANLa poésie est un puissant évocateur de l’invisible et de l’indicible. C’est pourquoi les romans de poètes sont si souvent magiques : ils ouvrent en nous des images originales et des questionnements nouveaux. C’est le cas du roman de la poétesse écossaise Jenni Fagan.

Une nouvelle vie …
Dylan a toujours vécu à Londres, dans le cinéma art & essai tenu par sa grand-mère. Au décès de celle-ci, il se voit contraint de quitter les lieux. Sans aucune autre famille, et sans attache, pourquoi ne pas alors changer complètement de vie ? Quitter Londres, et vivre dans la caravane léguée par sa mère ?
Il débarque donc dans un camp, un peu à l’écart d’une ville du nord de l’Ecosse. Les habitants sont pour le moins particuliers : un couple de sataniste, un taxidermiste réac, une petite fille transgenre … Il y a aussi Constance, reine de la débrouille. Dylan tombe immédiatement amoureux de sa voisine de caravane.

… et la fin d’un monde
On est en 2020 et l’hiver qui s’annonce n’est pas comme les autres : c’est le début d’une ère glaciaire qui fige la planète, jusqu’en ses régions habituellement chaudes. Tandis que le monde s’affole, les campeurs se préparent comme ils peuvent au froid mortel dans leur habitat précaire. Buvant les derniers rayons du soleil, le visage tendu au reste du jour et coincé dans la porte entrebâillée, Dylan et ses voisins résistent et se réchauffent à la chaleur de leur tendresse et de leur humanité.
De somptueuses descriptions du paysage hivernal, des personnages doux et décalés : on aurait presque envie d’assister à la fin du monde en compagnie de ces gens-là !

Empruntez Les buveurs de lumière

Rendez-vous des lecteurs 2018/2

Samedi dernier a eu lieu notre rendez-vous entre lecteurs. Voici les titres présentés :

Le dernier roman de Sylvia Avallone dresse le portrait de deux femmes italiennes : l’une est l’épouse d’un architecte dont le couple vacille à cause de leur incapacité à enfanter. L’autre, jeune fille enceinte, vit dans le quartier pauvre. Au début du roman, elle prend le bus, seule, pour aller accoucher à la maternité et livrer son enfant à l’adoption, afin de lui assurer Une vie parfaite. Mais est-ce aussi simple ?

Autre portrait de femmes – adolescentes –  dans La fille qui brûle de Claire Messud : Julia et Cassie sont inséparables depuis le jardin d’enfant. Mais à l’aube de l’adolescence, Cassie la rebelle s’éloigne du chemin suivi par la sage Julia. Puis Cassie disparaît. Un roman qui adopte les codes du thriller sans en être un.

Le péruvien Renato Cisneros interroge son histoire familiale dans ce récit-enquête sur son père. Un père sévère mais aimant, féru de littérature, et, apprendra Renato en grandissant, un chantre de la torture sous la dictature de Videla. La distance qui nous sépare est à la croisée du roman historique et de l’autobiographie.

Quant à Catherine Cusset, elle visite pour nous la Vie de David Hockney dans un roman biographique où l’intérêt réside surtout dans les descriptions des toiles de l’artiste. Une belle porte d’entrée dans l’œuvre de Hockney.

La poétesse écossaise Jenni Fagan nous embarque pour une fin du monde tout en douceur, en compagnie d’une communauté de marginaux vivants dans des caravanes. Ce sont Les buveurs de lumière : tandis que le monde s’affole à cause d’une vague de froid mortelle, ils font face au manque de soleil et aux températures hors normes en se réchauffant de leur humanité.

Le grand raconteur d’histoires Jens Christian Grondahl nous livre ici la confession-fleuve de Ellinor, une femme qui a le sentiment d’avoir vécu la vie d’Anna dont elle a élevé les enfants et a épousé le mari.  Au décès de ce dernier, elle s’adresse à la défunte Anna, morte il y a plusieurs décennies dans une avalanche. Quelle n’est pas ma joie est un récit de chagrin, de colère, et de mélancolie. Bouleversant.

Dans L’oubli, un homme a la sensation d’avoir perdu un mot. Ou peut-être un nom. Et s’il perdait aussi les objets désignés par les mots voire des personnes ? Un roman sur le deuil et le temps, thèmes qui sont au cœur de l’œuvre de Philippe Forest.

Nadeem Aslam a quitté le Pakistan pour Londres à 14 ans. Devenu écrivain, il n’a de cesse d’aborder les questions d’identité et les problématiques liées à sa communauté. Le sang et le pardon se passe entièrement au Pakistan. Il montre la corruption et l’extrême violence qui y règnent à travers une histoire des plus romanesques : Nargis doit s’enfuir suite à l’assassinat de son mari pris dans un tir croisé. Elle a avec elle un précieux livre, qu’elle raccommode avec du fil d’or…

Très belles lectures d’été à vous tous !

Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls de Eivind Hofstad Evjemo

vous n'etes pas venus au monde pour rester seulsLa littérature contemporaine s’empare des grands problèmes de société. Sous l’angle fictionnel, le grand fracas de notre époque s’éclaire d’un jour original et nous amène sans doute à mieux réfléchir à ces problèmes que lorsqu’on en prend connaissance dans les JT.
Une famille heureuse sombre dans la douleur
La voiture des voisin s’avance dans l’allée. Les parents à l’avant, les fils à l’arrière. Et une place vide. La fille est l’une des victimes de la tuerie d’Utoya. Rappelez-vous ce jour funeste du 22 juillet 2011, où un terroriste d’extrême droite abattait 69 jeunes militants socialistes réunis en université d’été sur cette île norvégienne.

Sella, la voisine éprouve une compassion immense pour cette famille si proche d’elle mais qu’elle ne connaît pas et se demande s’il serait approprié de leur confectionner quelques gâteaux …Sella et Arild ont aussi perdu leur enfant, quelques années plus tôt, dans un tout autre contexte. Et l’accablement des voisins fait écho à leur propre chagrin.

Après « tout ça », comment donner du sens à nos relations aux autres ? c’est tout l’objet de ce roman délicat. Captivant du début à la fin grâce aux flashbacks qui rythment la lecture, c’est également un portrait de femme, tout en finesse, avec ce personnage de Sella, dont les blessures, hésitations et maladresses traduisent son humanité et sa douloureuse façon d’être au monde.

Empruntez Vous n’est pas venus au monde pour rester seuls

Jusqu'à la bête de Timothée Demeillers

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Jusqu'à la bête de Timothée DemeillersVous ne regarderez plus une barquette de viande de supermarché de la même façon …

Erwan est prisonnier d’une existence fade dont il ne peut s’arracher (si tant est qu’il a pu ou voulu le faire un jour). Il travaille dans un abattoir où la course au profit fait sans cesse augmenter la cadence. Pour tenir, il repense à son enfance, à sa jeunesse, à une parenthèse enchantée nommée Laeticia. Et ravive par-là même ses angoisses : l’impression de n’être personne, de ne servir à rien, de tout rater. Une chose est sûre, ça ne peut plus durer, quelque chose doit advenir et faire voler en éclats l’implacable répétition des jours. Erwan doit agir.

Disons le tout net : cette lecture ne vous fera pas atteindre des sommets de félicité, mais plutôt plonger dans un tourbillon dépressionnaire d’où vous ressortirez un peu essoré.
Alors pourquoi ce coup de coeur ? Bah, parce que la littérature, c’est pas QUE pour passer le temps/un bon moment/ se divertir/ oublier nos soucis. Elle sert aussi à faire comprendre le monde (en l’occurrence ici : la triste réalité sociale de la France d’en-bas). Et à nous faire réfléchir sur toutes les petites choses qu’on peut changer pour dévier, même d’un millionième de millimètre, la trajectoire rectiligne entre ce monde et un grand mur bien épais.

Vous voilà prévenu(e) !

Empruntez Jusqu’à la bête