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L’abattoir de verre de John Maxwell Coetzee

COETZEESept fragments épars, écrits sur une quinzaine d’années, constituent ce roman. Sept tableaux indépendants, mais qui, accolés, forment subitement le portrait d’un personnage cher à l’auteur : l’écrivain Elizabeth Costello. L’alter égo féminin de Cotzee a fait l’objet d’un roman en 2003, l’année même où l’écrivain sud-africain recevait le Prix Nobel de littérature. Elizabeth y affrontait déjà les affres du vieillissement et se désespérait du pouvoir dérisoire de l’écriture face au néant.

Ici on la retrouve dans tous les âges de sa vie en prise avec des questions morales qui traversent les derniers livres de l’auteur : adultère, souffrance animale, culpabilité et liberté dans les relations familiales… Coetzee l’ausculte de manière précise et froide, on pourrait dire cruelle, si on ignorait qu’il parle de lui-même. Et sous une apparente simplicité, il restitue toute la profondeur de sa pensée.

Une ou deux fois par semaine, elle se rend en ville, chez un homme, se déshabille, fait l’amour avec lui, quitte les lieux, va à l’école récupérer sa fille et celle d’une voisine. Dans la voiture, elle écoute le récit de leur journée scolaire. Ensuite, pendant que les deux filles prennent leur goûter et regardent la télévision, elle se douche, se lave les cheveux, se fait toute fraîche, toute neuve. Sans culpabilité. Fredonnant.

Empruntez L’abattoir de verre

Direction Fiction, le rendez-vous des lecteurs 2018/4

Voici les livres présentés lors du dernier rendez-vous des lecteurs samedi dernier :

Côté français, deux bonnes trouvailles dans des styles très différents :
On adore l’œuvre de Julia Kerninon. La jeune prodige sort son 3ème roman : Ma dévotion. C’est la longue adresse d’une femme de 80 ans à celui avec qui elle a partagé 40 ans de sa vie et qu’elle croise par hasard longtemps après leur séparation.
Quant à Antonin Varenne, il publie aussi son 3ème roman. Après deux romans d’aventures et de grands espaces, La toile du monde resserre son intrigue dans le Paris 1900 de l’Expo Universelle.
Restons en Europe avec le poète John Burnside. Ce (ra)conteur hors pair sait parfaitement composer des atmosphères calmes et douces, propices aux souvenirs.  Le bruit du dégel est un grand roman sur l’écoute, l’attention, la bienveillance.
On est  fasciné par la beauté du texte de Moi, Marthe et les autres, de Antoine Wauters. Le jeune belge publie chez Verdier un roman condensé, très fort sur l’instinct de survie. Lire la chronique de ce livre.
On aime aussi le catalogue des éditions suisses Zoé qui proposent en ce moment  deux romans intéressants au ton très personnel :
33 tours de David Chariandy relate l’histoire tragique de deux frères et de leur mère immigrée de Trinidad dans une banlieue anglaise. Lire la chronique de ce livre.
Elisa Shua Dusapin évoque avec délicatesse le désarroi de Claire face à son identité fragmentée. Les billes de Pachinko est un subtil roman sur les incompréhensions et les difficultés à communiquer.
Direction Lampedusa où Davide Enia a fait plusieurs séjours ces trois dernières années. Il publie La loi de la mer un texte d’une grande force sur la tragédie qui s’y déroule, donnant la parole à tous ceux qui sont forcés par l’Histoire à agir : sauveteurs , médecins, migrants, pêcheurs …
Traversons l’Atlantique jusqu’en Guadeloupe au cœur du dernier roman de Gisèle Pineau, Le parfum des sirènes. Qui a tué la belle Séréna et pourquoi ?
Enfin le dernier roman de J M Coetzee (Prix Nobel de littérature en 2003) , L’Abattoir de verre, est en fait la réunion de plusieurs fragments écrits à des dates différentes. Mis bout à bout, ils composent le portrait d’un personnage cher à l’auteur et qui avait fait l’objet d’un de ses meilleurs romans : Elizabeth Costello.

 

Moi, Marthe et les autres de Antoine Wauters

Antoine WautersVoilà un texte très singulier d’un jeune auteur belge. Un texte condensé, hanté et qui hante aussi le lecteur. Un texte d’une intense beauté qui dit que c’est notre principal travail que de toujours chercher la joie au fond de nous.

Imaginez un monde en lambeaux où des groupes de survivants auraient presque tout oublié de notre monde actuel tout en vivant sur ses ruines. Hardy est l’un de ces hommes. Il ne connaît pas son passé, autrement que par les dires du Vioque, qui a connu « l’Evènement » précipitant la fin du monde. Hardy appartient à la génération de l’Après : que faut-il faire, quel est l’avenir, comment trouver du sens à cette vie ? Tout ce qu’il sait, c’est qu’il doit se battre pour sa survie et chercher du réconfort pour tenir.
Extraits :

« J’empoche ma large dague et je descends en ville par le funicul, car nous n’avons plus de vin, plus de riz, plus rien. C’est la banque rouge, dit Harma. Banqueroute ! reprend Jurgen. Tu comprends rien ma pauvre. Et de la punir de six solides coups de poing. De la coucher dans les buissons. De recouvrir son corps. De l’embrasser. »

« Nous trouvons parfois des objets dont nous ne savons que faire, alors nous arpentons les ruines de la Biblioth Natniale à la recherche de solutions. Elle avait explosé du temps où Gil vivait, quand il vivait encore. Mais nous n’y trouvons plus que du cuir caramélisé, des signets en morceaux, une demi-bible fendue en deux que Marthe glisse dans son cabas. »

« Même ce que nous n’avons pas connu nous manque, dit Marthe. Elle se reprend : surtout ce qu’on n’a pas connu. Elle fixe la lune par la petite ouverture. Ma mère me manque, dit-elle. Elle s’appelait Haïda. Elle s’appelait Hilda. Je suis sûre qu’elle s’appelait Sandra. »

Empruntez Moi, Marthe et les autres

rendez-vous des lecteurs 2018/3

Lors du dernier rendez-vous, ces livres ont été présentés :

Gros coup de cœur de cette rentrée : Yves Bichet retourne en mai 68 à Lyon avec Trois enfants du tumulte.

Enfin un nouveau roman de l’américaine Laura Kasischke : avec Eden Springs, elle revient sur l’histoire de jeunes filles sous l’emprise d’une secte.

Les Suprêmes chantent le blues, d’Edward Kelsey Moore renoue avec le ton de la comédie de mœurs assez positive qui avait fait le succès des Suprêmes. On retrouve avec bonheur les trois amies devenues sexagénaires. Lire la chronique complète.

Un premier roman très original qui mêle aventures rocambolesques, histoire de famille, épopée industrielle. C’est Le roi chocolat de Thierry Montoriol. Lire la chronique complète.

L’auteure franco algérienne Nina Bouraoui parle de son enfance en Algérie et son adolescence en France dans un roman de formation écrit avec pudeur et élégance. Son titre est tiré de la Métaphysique d’Aristote : Tous les hommes désirent naturellement savoir.

L’anglaise d’origine mauricienne Natasha Soobramanien publie ce premier roman Genie et Paul dans la célèbre collection Continents Noirs chez Gallimard. Lire la chronique complète.

Yasmina Khadra décortique le processus de radicalisation en nous montrant le parcours de Khalil, un jeune homme kamikaze.

Premier roman très remarqué, My absolut darling de Gabriel Tallent montre une jeune fille sous l’emprise de son père abusif. Un livre d’une prodigieuse maîtrise dans l’écriture et la composition. Lire la chronique complète

Le dernier roman de Nancy Huston, Lèvres de pierre, trace des ponts entre sa propre vie et l’histoire récente du Cambodge et de son sinistre Pol Pot.

Prochain rendez-vous : 15 décembre !

My absolut darling de Gabriel Tallent

My absolut darling de Gabriel TallentIl l’a dépossédée de tout : son enfance, son innocence, son libre-arbitre, son corps. A commencer par son nom : il l’appelle « Turtle », « Croquette », parfois « Connasse ». Elle, c’est Julia, une ado de 14, 15 ans qui partage une bicoque isolée avec son père dans le désert californien.

Ses profs ont bien décelé un problème mais tremblent devant ce père cinglé et borderline. Qui peut l’aider ? Personne. Pas même elle-même car il a fait en sorte qu’elle lui soit fidèle comme un toutou, aimante comme une « chérie absolue », dépendante de lui comme le couteau et sa lame…

Une lecture parfois éprouvante, mais rendue lumineuse par l’écriture aérienne et inspirée de l’auteur dont c’est le premier roman.

Empruntez My absolut darling

Genie et Paul de Natasha Soobramanien

Genie et PaulLa collection « Continents noirs » chez Gallimard accueille la littérature d’auteurs africains ou d’ascendance africaine. Scholastique Mukasonga, Koffi Kwahulé, Bessora, Ananda Devi et Natacha Appanah, pour ne citer que les plus connus, figurent à son catalogue, que rejoint aujourd’hui Natasha Soobramanien. Genie et Paul est le premier roman de cette anglaise d’origine mauricienne. Le clin d’oeil à « Paul et Virginie » est affirmé et comme dans le roman de Bernardin de Saint Pierre, il est question ici de la nostalgie du paradis perdu.

Lorsque le roman commence, Genie sort du coma quelques jours après un incident survenu dans une soirée où elle était avec son grand frère Paul. Incident dont elle ignore tout, la mémoire l’ayant momentanément quittée. Ce qu’elle sait, en revanche, c’est que Paul s’est volatilisé. Cette disparition volontaire déclenche une enquête et un voyage de Genie sur les terres mauriciennes à la recherche de ce frère qui fait tout pour ne pas être retrouvé.

Cette lecture, outre qu’elle est très agréable (grâce autant à l’auteur qu’à la traductrice, Natacha Appanah) fait naître des interrogations sur l’exil et l’acculturation, sur l’accueil et le rejet. Et si « Génie et Paul » était la pépite de la rentrée littéraire ?

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La distance qui nous sépare de Renato Cisneros

CISNEROSMon père, ce zéro
Sévère et brutal avec son entourage tout en se montrant – parfois- aimant avec ses nombreux enfants, féru de littérature (son frère et son grand-père sont des poètes reconnus) le père de Renato Cisneros est aussi un chantre de la dictature, allié de Videla et de Pinochet. Ministre de l’intérieur sous la dictature militaire péruvienne de 68 à 78, il conduit la répression contre le Sentier lumineux. Grand promoteur de la torture, il fait plusieurs déclarations qui font polémique. Par la suite, dans les années 90 il sera poursuivi pour « outrage à la nation » puis, à sa mort en 1995, il sera inhumé avec les honneurs en tant qu’ancien ministre d’Etat.

De la même façon qu’un parent n’est jamais prêt à perdre son enfant, un fils n’est jamais préparé à exhumer son père. Et c’est avec un grand courage et avec aussi sensibilité et intelligence, que l’écrivain péruvien questionne son histoire familiale et  fouille son enfance à la recherche des liens qui l’unissaient à son père.

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