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Les buveurs de lumière de Jenni Fagan

FAGANLa poésie est un puissant évocateur de l’invisible et de l’indicible. C’est pourquoi les romans de poètes sont si souvent magiques : ils ouvrent en nous des images originales et des questionnements nouveaux. C’est le cas du roman de la poétesse écossaise Jenni Fagan.

Une nouvelle vie …
Dylan a toujours vécu à Londres, dans le cinéma art & essai tenu par sa grand-mère. Au décès de celle-ci, il se voit contraint de quitter les lieux. Sans aucune autre famille, et sans attache, pourquoi ne pas alors changer complètement de vie ? Quitter Londres, et vivre dans la caravane léguée par sa mère ?
Il débarque donc dans un camp, un peu à l’écart d’une ville du nord de l’Ecosse. Les habitants sont pour le moins particuliers : un couple de sataniste, un taxidermiste réac, une petite fille transgenre … Il y a aussi Constance, reine de la débrouille. Dylan tombe immédiatement amoureux de sa voisine de caravane.

… et la fin d’un monde
On est en 2020 et l’hiver qui s’annonce n’est pas comme les autres : c’est le début d’une ère glaciaire qui fige la planète, jusqu’en ses régions habituellement chaudes. Tandis que le monde s’affole, les campeurs se préparent comme ils peuvent au froid mortel dans leur habitat précaire. Buvant les derniers rayons du soleil, le visage tendu au reste du jour et coincé dans la porte entrebâillée, Dylan et ses voisins résistent et se réchauffent à la chaleur de leur tendresse et de leur humanité.
De somptueuses descriptions du paysage hivernal, des personnages doux et décalés : on aurait presque envie d’assister à la fin du monde en compagnie de ces gens-là !

Empruntez Les buveurs de lumière

Rendez-vous des lecteurs 2018/2

Samedi dernier a eu lieu notre rendez-vous entre lecteurs. Voici les titres présentés :

Le dernier roman de Sylvia Avallone dresse le portrait de deux femmes italiennes : l’une est l’épouse d’un architecte dont le couple vacille à cause de leur incapacité à enfanter. L’autre, jeune fille enceinte, vit dans le quartier pauvre. Au début du roman, elle prend le bus, seule, pour aller accoucher à la maternité et livrer son enfant à l’adoption, afin de lui assurer Une vie parfaite. Mais est-ce aussi simple ?

Autre portrait de femmes – adolescentes –  dans La fille qui brûle de Claire Messud : Julia et Cassie sont inséparables depuis le jardin d’enfant. Mais à l’aube de l’adolescence, Cassie la rebelle s’éloigne du chemin suivi par la sage Julia. Puis Cassie disparaît. Un roman qui adopte les codes du thriller sans en être un.

Le péruvien Renato Cisneros interroge son histoire familiale dans ce récit-enquête sur son père. Un père sévère mais aimant, féru de littérature, et, apprendra Renato en grandissant, un chantre de la torture sous la dictature de Videla. La distance qui nous sépare est à la croisée du roman historique et de l’autobiographie.

Quant à Catherine Cusset, elle visite pour nous la Vie de David Hockney dans un roman biographique où l’intérêt réside surtout dans les descriptions des toiles de l’artiste. Une belle porte d’entrée dans l’œuvre de Hockney.

La poétesse écossaise Jenni Fagan nous embarque pour une fin du monde tout en douceur, en compagnie d’une communauté de marginaux vivants dans des caravanes. Ce sont Les buveurs de lumière : tandis que le monde s’affole à cause d’une vague de froid mortelle, ils font face au manque de soleil et aux températures hors normes en se réchauffant de leur humanité.

Le grand raconteur d’histoires Jens Christian Grondahl nous livre ici la confession-fleuve de Ellinor, une femme qui a le sentiment d’avoir vécu la vie d’Anna dont elle a élevé les enfants et a épousé le mari.  Au décès de ce dernier, elle s’adresse à la défunte Anna, morte il y a plusieurs décennies dans une avalanche. Quelle n’est pas ma joie est un récit de chagrin, de colère, et de mélancolie. Bouleversant.

Dans L’oubli, un homme a la sensation d’avoir perdu un mot. Ou peut-être un nom. Et s’il perdait aussi les objets désignés par les mots voire des personnes ? Un roman sur le deuil et le temps, thèmes qui sont au cœur de l’œuvre de Philippe Forest.

Nadeem Aslam a quitté le Pakistan pour Londres à 14 ans. Devenu écrivain, il n’a de cesse d’aborder les questions d’identité et les problématiques liées à sa communauté. Le sang et le pardon se passe entièrement au Pakistan. Il montre la corruption et l’extrême violence qui y règnent à travers une histoire des plus romanesques : Nargis doit s’enfuir suite à l’assassinat de son mari pris dans un tir croisé. Elle a avec elle un précieux livre, qu’elle raccommode avec du fil d’or…

Très belles lectures d’été à vous tous !

Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls de Eivind Hofstad Evjemo

vous n'etes pas venus au monde pour rester seulsLa littérature contemporaine s’empare des grands problèmes de société. Sous l’angle fictionnel, le grand fracas de notre époque s’éclaire d’un jour original et nous amène sans doute à mieux réfléchir à ces problèmes que lorsqu’on en prend connaissance dans les JT.
Une famille heureuse sombre dans la douleur
La voiture des voisin s’avance dans l’allée. Les parents à l’avant, les fils à l’arrière. Et une place vide. La fille est l’une des victimes de la tuerie d’Utoya. Rappelez-vous ce jour funeste du 22 juillet 2011, où un terroriste d’extrême droite abattait 69 jeunes militants socialistes réunis en université d’été sur cette île norvégienne.

Sella, la voisine éprouve une compassion immense pour cette famille si proche d’elle mais qu’elle ne connaît pas et se demande s’il serait approprié de leur confectionner quelques gâteaux …Sella et Arild ont aussi perdu leur enfant, quelques années plus tôt, dans un tout autre contexte. Et l’accablement des voisins fait écho à leur propre chagrin.

Après « tout ça », comment donner du sens à nos relations aux autres ? c’est tout l’objet de ce roman délicat. Captivant du début à la fin grâce aux flashbacks qui rythment la lecture, c’est également un portrait de femme, tout en finesse, avec ce personnage de Sella, dont les blessures, hésitations et maladresses traduisent son humanité et sa douloureuse façon d’être au monde.

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Jusqu'à la bête de Timothée Demeillers

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Jusqu'à la bête de Timothée DemeillersVous ne regarderez plus une barquette de viande de supermarché de la même façon …

Erwan est prisonnier d’une existence fade dont il ne peut s’arracher (si tant est qu’il a pu ou voulu le faire un jour). Il travaille dans un abattoir où la course au profit fait sans cesse augmenter la cadence. Pour tenir, il repense à son enfance, à sa jeunesse, à une parenthèse enchantée nommée Laeticia. Et ravive par-là même ses angoisses : l’impression de n’être personne, de ne servir à rien, de tout rater. Une chose est sûre, ça ne peut plus durer, quelque chose doit advenir et faire voler en éclats l’implacable répétition des jours. Erwan doit agir.

Disons le tout net : cette lecture ne vous fera pas atteindre des sommets de félicité, mais plutôt plonger dans un tourbillon dépressionnaire d’où vous ressortirez un peu essoré.
Alors pourquoi ce coup de coeur ? Bah, parce que la littérature, c’est pas QUE pour passer le temps/un bon moment/ se divertir/ oublier nos soucis. Elle sert aussi à faire comprendre le monde (en l’occurrence ici : la triste réalité sociale de la France d’en-bas). Et à nous faire réfléchir sur toutes les petites choses qu’on peut changer pour dévier, même d’un millionième de millimètre, la trajectoire rectiligne entre ce monde et un grand mur bien épais.

Vous voilà prévenu(e) !

Empruntez Jusqu’à la bête

Rendez-vous des lecteurs, 2018/1

La Havane des années 60, Paris de la Belle époque, Vallée d’Aoste dans les années 80, Hongrie en 40 et même Amérique du futur … nous avons voyagé à travers le temps et l’espace samedi dernier lors du rendez-vous des lecteurs !

La cubaine Karla Suarez continue d’explorer l’histoire de son pays et propose le portrait émouvant du Fils du héros. Brusquement propulsé chef de famille à 12 ans, Ernesto n’aura de cesse de recomposer le puzzle des circonstances de la mort de son père en Angola.

On change d’époque et de continent avec un premier roman très maîtrisé : Minuit Montmartre se déroule comme son titre l’indique, dans le célèbre quartier parisien en plein effervescence du siècle naissant. On y croise Picasso et Apollinaire, on y danse la java au Lapin Agile, on suit l’ombre leste de Vaillant, le chat de l’affiche du Chat Noir. Bref, tout l’adn poétique de Montmartre est admirablement restitué par l’auteur, Julien Delmaire.

Direction le Brésil et son histoire récente tourmentée. Guiomar de Grammont propose cette première traduction en français d’une de ses œuvres : Les ombres de l’Araguaia revient sur les vingt années que dura la dictature militaire à travers l’histoire d’une sœur partie à la recherche des dernières traces laissées dans la jungle amazonienne par son frère, guérillero poursuivi par l’armée.

Deux romans qui peuvent se lire alternativement, tant ils se font écho l’un l’autre. Deux livres contre la veulerie et contre l’oubli.

Siemens, Krupp, Varta, et d’autres… nous les connaissons mais savons-nous que ces entreprises ont participé activement aux heures les plus noires de l’Allemagne ? Eric Vuillard a reçu le prix Goncourt pour L’ordre du jour, récit qui revient sur ces industriels qui ont financé le nazisme. Un texte qui tient sa force de sa simplicité et de sa rigoureuse véracité historique.

Le premier roman de Sébastien Spitzer, quant à lui, interprète brillamment les dernières heures du nazisme à travers le personnage de Magda Goebbels. Un livre difficile  sur la folie des uns mais nécessaire pour ne pas oublier le sacrifice et l’héroïsme de nombreux autres. Son titre : Ces rêves qu’on piétine

La regrettée Magda Szabo nous offre l’inédit Abigaël, un roman d’initiation déjà chroniqué ici.

La Vallée d’Aoste, c’est le décor des livres de Paolo Cognetti. Dans Les huit montagnes, il aborde la relation père-fils avec une grande sensibilité. C’est dans les montagnes que se trouvent les réponses …

Zéro K, c’est le degré de congélation d’un corps humain. Celui par exemple de la jeune femme d’un homme richissime. Elle est condamnée par les médecins. Que peut-il lui offrir ? L’immortalité ! L’américain Don DeLillo revient sur l’un de ses thème favori et nous livre une question à méditer : qu’est-ce que vivre si la mort est abolie ?

Rendez-vous des lecteurs, 2017/4

Voici une sélection presque unanimement féminine des romans présentés lors du dernier rendez-vous des lecteurs :

 La jeune chinoise Li Juan nous fait voyager en Asie avec Sous le ciel de l’Altaï. Tandis que Audur Ava Olafsdottir propose un voyage intérieur sur le thème de la réparation dans le délicat Ör.

Ron Rash sort Par le vent pleuré, un retour en 69, année terriblement érotique pour deux jeunes frères. Une histoire à la croisée du polar et de la littérature blanche.

 Dans son dernier roman Un loup pour l’homme, Brigitte Giraud s’attaque à la guerre d’Algérie. Et Alice Ferney visite l’histoire politique et sociologique de la France du  20ème siècle à travers l’histoire d’une famille, Les Bourgeois.

 Une femme qui a trimé toute sa vie pour finalement n’avoir rien obtenu trouve un second souffle lorsqu’elle se met à dealer un gros paquet de cannabis tombé du ciel. C’est La daronne dans le jubilatoire dernier roman de Hannelore Cayre.

 Lola Lafon nous replonge dans une vieille histoire quasiment oubliée : l’enlèvement de Patty Hearst en 74. Mercy Mary Patty s’interroge sur celles qui se rebellent contre leur milieu pour emprunter des chemins de traverse.

Marie-Hélène Lafon propose Nos vies, un jeu de miroir sur fond d’ultra moderne solitude.

Quand on est né fille dans un corps de garçon, comment retrouver son moi, son genre, son orientation ? Léonor de Recondo tend une boussole à son personnage dans Point cardinal.

Sous le ciel de l’Altaï de Li Juan

sous le ciel de l'AltaïLi Juan est une jeune auteur chinoise dont les récits rassemblés ici ont d’abord été publiés sur internet et repérés par la célèbre Wang Anyi.

Avant de fréquenter le lycée et de devenir citadine, Li Juan a vécu avec sa grand-mère et sa mère une vie de couturière itinérante, dans le sillage des bergers de l’Altaï. C’est cette vie pastorale, rude et simple, qu’elle dessine ici à grands traits fins, entre portraits pleins d’humanité et anecdotes amusantes. Le tout sous l’immense ciel céruléen et dans une nature grandiose. Et l’auteur d’ajouter, modeste, dans la préface :

S’il y a quelques belles pages parmi ces récits, ce n’est pas à moi qu’en revient le mérite, mais c’est que l’objet que je décrivais était beau en lui-même.

Empruntez Sous le ciel de l’Altaï