Tous les articles par Sandrine

Moi, Marthe et les autres de Antoine Wauters

Antoine WautersVoilà un texte très singulier d’un jeune auteur belge. Un texte condensé, hanté et qui hante aussi le lecteur. Un texte d’une intense beauté qui dit que c’est notre principal travail que de toujours chercher la joie au fond de nous.

Imaginez un monde en lambeaux où des groupes de survivants auraient presque tout oublié de notre monde actuel tout en vivant sur ses ruines. Hardy est l’un de ces hommes. Il ne connaît pas son passé, autrement que par les dires du Vioque, qui a connu « l’Evènement » précipitant la fin du monde. Hardy appartient à la génération de l’Après : que faut-il faire, quel est l’avenir, comment trouver du sens à cette vie ? Tout ce qu’il sait, c’est qu’il doit se battre pour sa survie et chercher du réconfort pour tenir.
Extraits :

« J’empoche ma large dague et je descends en ville par le funicul, car nous n’avons plus de vin, plus de riz, plus rien. C’est la banque rouge, dit Harma. Banqueroute ! reprend Jurgen. Tu comprends rien ma pauvre. Et de la punir de six solides coups de poing. De la coucher dans les buissons. De recouvrir son corps. De l’embrasser. »

« Nous trouvons parfois des objets dont nous ne savons que faire, alors nous arpentons les ruines de la Biblioth Natniale à la recherche de solutions. Elle avait explosé du temps où Gil vivait, quand il vivait encore. Mais nous n’y trouvons plus que du cuir caramélisé, des signets en morceaux, une demi-bible fendue en deux que Marthe glisse dans son cabas. »

« Même ce que nous n’avons pas connu nous manque, dit Marthe. Elle se reprend : surtout ce qu’on n’a pas connu. Elle fixe la lune par la petite ouverture. Ma mère me manque, dit-elle. Elle s’appelait Haïda. Elle s’appelait Hilda. Je suis sûre qu’elle s’appelait Sandra. »

Empruntez Moi, Marthe et les autres

rendez-vous des lecteurs 2018/3

Lors du dernier rendez-vous, ces livres ont été présentés :

Gros coup de cœur de cette rentrée : Yves Bichet retourne en mai 68 à Lyon avec Trois enfants du tumulte.

Enfin un nouveau roman de l’américaine Laura Kasischke : avec Eden Springs, elle revient sur l’histoire de jeunes filles sous l’emprise d’une secte.

Les Suprêmes chantent le blues, d’Edward Kelsey Moore renoue avec le ton de la comédie de mœurs assez positive qui avait fait le succès des Suprêmes. On retrouve avec bonheur les trois amies devenues sexagénaires. Lire la chronique complète.

Un premier roman très original qui mêle aventures rocambolesques, histoire de famille, épopée industrielle. C’est Le roi chocolat de Thierry Montoriol. Lire la chronique complète.

L’auteure franco algérienne Nina Bouraoui parle de son enfance en Algérie et son adolescence en France dans un roman de formation écrit avec pudeur et élégance. Son titre est tiré de la Métaphysique d’Aristote : Tous les hommes désirent naturellement savoir.

L’anglaise d’origine mauricienne Natasha Soobramanien publie ce premier roman Genie et Paul dans la célèbre collection Continents Noirs chez Gallimard. Lire la chronique complète.

Yasmina Khadra décortique le processus de radicalisation en nous montrant le parcours de Khalil, un jeune homme kamikaze.

Premier roman très remarqué, My absolut darling de Gabriel Tallent montre une jeune fille sous l’emprise de son père abusif. Un livre d’une prodigieuse maîtrise dans l’écriture et la composition. Lire la chronique complète

Le dernier roman de Nancy Huston, Lèvres de pierre, trace des ponts entre sa propre vie et l’histoire récente du Cambodge et de son sinistre Pol Pot.

Prochain rendez-vous : 15 décembre !

My absolut darling de Gabriel Tallent

My absolut darling de Gabriel TallentIl l’a dépossédée de tout : son enfance, son innocence, son libre-arbitre, son corps. A commencer par son nom : il l’appelle « Turtle », « Croquette », parfois « Connasse ». Elle, c’est Julia, une ado de 14, 15 ans qui partage une bicoque isolée avec son père dans le désert californien.

Ses profs ont bien décelé un problème mais tremblent devant ce père cinglé et borderline. Qui peut l’aider ? Personne. Pas même elle-même car il a fait en sorte qu’elle lui soit fidèle comme un toutou, aimante comme une « chérie absolue », dépendante de lui comme le couteau et sa lame…

Une lecture parfois éprouvante, mais rendue lumineuse par l’écriture aérienne et inspirée de l’auteur dont c’est le premier roman.

Empruntez My absolut darling

Genie et Paul de Natasha Soobramanien

Genie et PaulLa collection « Continents noirs » chez Gallimard accueille la littérature d’auteurs africains ou d’ascendance africaine. Scholastique Mukasonga, Koffi Kwahulé, Bessora, Ananda Devi et Natacha Appanah, pour ne citer que les plus connus, figurent à son catalogue, que rejoint aujourd’hui Natasha Soobramanien. Genie et Paul est le premier roman de cette anglaise d’origine mauricienne. Le clin d’oeil à « Paul et Virginie » est affirmé et comme dans le roman de Bernardin de Saint Pierre, il est question ici de la nostalgie du paradis perdu.

Lorsque le roman commence, Genie sort du coma quelques jours après un incident survenu dans une soirée où elle était avec son grand frère Paul. Incident dont elle ignore tout, la mémoire l’ayant momentanément quittée. Ce qu’elle sait, en revanche, c’est que Paul s’est volatilisé. Cette disparition volontaire déclenche une enquête et un voyage de Genie sur les terres mauriciennes à la recherche de ce frère qui fait tout pour ne pas être retrouvé.

Cette lecture, outre qu’elle est très agréable (grâce autant à l’auteur qu’à la traductrice, Natacha Appanah) fait naître des interrogations sur l’exil et l’acculturation, sur l’accueil et le rejet. Et si « Génie et Paul » était la pépite de la rentrée littéraire ?

Empruntez Genie et Paul

La distance qui nous sépare de Renato Cisneros

CISNEROSMon père, ce zéro
Sévère et brutal avec son entourage tout en se montrant – parfois- aimant avec ses nombreux enfants, féru de littérature (son frère et son grand-père sont des poètes reconnus) le père de Renato Cisneros est aussi un chantre de la dictature, allié de Videla et de Pinochet. Ministre de l’intérieur sous la dictature militaire péruvienne de 68 à 78, il conduit la répression contre le Sentier lumineux. Grand promoteur de la torture, il fait plusieurs déclarations qui font polémique. Par la suite, dans les années 90 il sera poursuivi pour « outrage à la nation » puis, à sa mort en 1995, il sera inhumé avec les honneurs en tant qu’ancien ministre d’Etat.

De la même façon qu’un parent n’est jamais prêt à perdre son enfant, un fils n’est jamais préparé à exhumer son père. Et c’est avec un grand courage et avec aussi sensibilité et intelligence, que l’écrivain péruvien questionne son histoire familiale et  fouille son enfance à la recherche des liens qui l’unissaient à son père.

Empruntez La distance qui nous sépare

Les buveurs de lumière de Jenni Fagan

FAGANLa poésie est un puissant évocateur de l’invisible et de l’indicible. C’est pourquoi les romans de poètes sont si souvent magiques : ils ouvrent en nous des images originales et des questionnements nouveaux. C’est le cas du roman de la poétesse écossaise Jenni Fagan.

Une nouvelle vie …
Dylan a toujours vécu à Londres, dans le cinéma art & essai tenu par sa grand-mère. Au décès de celle-ci, il se voit contraint de quitter les lieux. Sans aucune autre famille, et sans attache, pourquoi ne pas alors changer complètement de vie ? Quitter Londres, et vivre dans la caravane léguée par sa mère ?
Il débarque donc dans un camp, un peu à l’écart d’une ville du nord de l’Ecosse. Les habitants sont pour le moins particuliers : un couple de sataniste, un taxidermiste réac, une petite fille transgenre … Il y a aussi Constance, reine de la débrouille. Dylan tombe immédiatement amoureux de sa voisine de caravane.

… et la fin d’un monde
On est en 2020 et l’hiver qui s’annonce n’est pas comme les autres : c’est le début d’une ère glaciaire qui fige la planète, jusqu’en ses régions habituellement chaudes. Tandis que le monde s’affole, les campeurs se préparent comme ils peuvent au froid mortel dans leur habitat précaire. Buvant les derniers rayons du soleil, le visage tendu au reste du jour et coincé dans la porte entrebâillée, Dylan et ses voisins résistent et se réchauffent à la chaleur de leur tendresse et de leur humanité.
De somptueuses descriptions du paysage hivernal, des personnages doux et décalés : on aurait presque envie d’assister à la fin du monde en compagnie de ces gens-là !

Empruntez Les buveurs de lumière

Rendez-vous des lecteurs 2018/2

Samedi dernier a eu lieu notre rendez-vous entre lecteurs. Voici les titres présentés :

Le dernier roman de Sylvia Avallone dresse le portrait de deux femmes italiennes : l’une est l’épouse d’un architecte dont le couple vacille à cause de leur incapacité à enfanter. L’autre, jeune fille enceinte, vit dans le quartier pauvre. Au début du roman, elle prend le bus, seule, pour aller accoucher à la maternité et livrer son enfant à l’adoption, afin de lui assurer Une vie parfaite. Mais est-ce aussi simple ?

Autre portrait de femmes – adolescentes –  dans La fille qui brûle de Claire Messud : Julia et Cassie sont inséparables depuis le jardin d’enfant. Mais à l’aube de l’adolescence, Cassie la rebelle s’éloigne du chemin suivi par la sage Julia. Puis Cassie disparaît. Un roman qui adopte les codes du thriller sans en être un.

Le péruvien Renato Cisneros interroge son histoire familiale dans ce récit-enquête sur son père. Un père sévère mais aimant, féru de littérature, et, apprendra Renato en grandissant, un chantre de la torture sous la dictature de Videla. La distance qui nous sépare est à la croisée du roman historique et de l’autobiographie.

Quant à Catherine Cusset, elle visite pour nous la Vie de David Hockney dans un roman biographique où l’intérêt réside surtout dans les descriptions des toiles de l’artiste. Une belle porte d’entrée dans l’œuvre de Hockney.

La poétesse écossaise Jenni Fagan nous embarque pour une fin du monde tout en douceur, en compagnie d’une communauté de marginaux vivants dans des caravanes. Ce sont Les buveurs de lumière : tandis que le monde s’affole à cause d’une vague de froid mortelle, ils font face au manque de soleil et aux températures hors normes en se réchauffant de leur humanité.

Le grand raconteur d’histoires Jens Christian Grondahl nous livre ici la confession-fleuve de Ellinor, une femme qui a le sentiment d’avoir vécu la vie d’Anna dont elle a élevé les enfants et a épousé le mari.  Au décès de ce dernier, elle s’adresse à la défunte Anna, morte il y a plusieurs décennies dans une avalanche. Quelle n’est pas ma joie est un récit de chagrin, de colère, et de mélancolie. Bouleversant.

Dans L’oubli, un homme a la sensation d’avoir perdu un mot. Ou peut-être un nom. Et s’il perdait aussi les objets désignés par les mots voire des personnes ? Un roman sur le deuil et le temps, thèmes qui sont au cœur de l’œuvre de Philippe Forest.

Nadeem Aslam a quitté le Pakistan pour Londres à 14 ans. Devenu écrivain, il n’a de cesse d’aborder les questions d’identité et les problématiques liées à sa communauté. Le sang et le pardon se passe entièrement au Pakistan. Il montre la corruption et l’extrême violence qui y règnent à travers une histoire des plus romanesques : Nargis doit s’enfuir suite à l’assassinat de son mari pris dans un tir croisé. Elle a avec elle un précieux livre, qu’elle raccommode avec du fil d’or…

Très belles lectures d’été à vous tous !