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Baba yaga a pondu un oeuf, de Dubravka Ugresic

Baba Yaga a pondu un oeufChronique par Marion F.

Avis aux lecteurs et lectrices qui aiment voyager et rire, loin des circuits touristiques, découvrir au contact des locaux l’âme de la culture slave. L’autrice nous invite à un parcours non linéaire, hors des sentiers battus, accompagnés de figures féminines hautes en couleurs pour vivre des aventures hors du commun. Fresque en trompe-l’œil sur la vieillesse des femmes, ce récit emprunte au folklore russe à travers le personnage de Baba Yaga mais également au conte traditionnel dans sa construction.

Roman facétieux qui s’ouvre sur une mise en garde : méfiez-vous d’elles (les vieilles) car elles ne sont pas ce qu’elles semblent être ! Il y a quelque chose à la fois de magique et d’inquiétant dans ces lignes. L’autrice souligne habilement le paradoxe du devenir de ces trois vieilles insoumises parties s’offrir des vacances luxueuses dans un spa praguois. N’hésitez plus et accompagnez Pupa, Beba et Kelka dans leurs aventures rocambolesques. Après tout, on a qu’une vie…

Autrice croate installée aux Pays-Bas, universitaire et diplômée de littérature russe : autant d’éléments biographiques qui font écho et inspirent son roman. L’humour et son engagement contre les stéréotypes, sont des motifs récurrents de son œuvre, déjà présents dans certaines de ses publications précédentes, qu’il s’agisse de son incursion en littérature jeunesse dans une veine satirique avec Poza za prozu (Pose pour la prose, 1978, non traduit à ce jour) ou bien de son recueil de nouvelles Dans la gueule de la vie (1981) parodiant le genre du roman à l’eau de rose.

Lauréate de nombreuses récompenses littéraires parmi lesquels on peut compter le prix Meša-Selimović pour L’Offensive du roman-fleuve en 1988, le prix européen de l’essai Charles Veillon pour The Culture of Lies (1996) et en 2016, le prix littéraire américain Neustadt International Prize for Literature, consacrant son œuvre.

 

 

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Au-delà de la mer, de Paul Lynch

au dela de la merPaul Lynch est un écrivain irlandais journaliste et critique de cinéma de 44 ans. « Au-delà de la mer » est son 4ème roman.

Ici, l’auteur quitte son Irlande natale pour la première fois et situe son nouveau roman quelque part en Amérique Centrale, au large des côtes du Mexique.

Bolivar, marin pêcheur endurci, épais, un peu frustre, cherche un coéquipier pour une sortie en mer.  On est un lendemain de beuverie et son acolyte habituel, -sans doute en train de cuver quelque part- reste  introuvable. Il convainc presque malgré lui Hector, un adolescent timide et lymphatique d’ embarquer avec lui, malgré la tempête qui s’annonce.

Ce roman est l’histoire de leur épopée.

Leur « panga », petite embarcation de pêche rudimentaire va devoir affronter plus qu’une tempête, un terrible ouragan qui les entraînera au large de l’océan Pacifique.

« Au-delà de la mer » est certes un récit de survie, mais il est beaucoup plus que cela. En plaçant face à face dans des conditions extrêmes deux individus radicalement opposés, autant dans leur moi profond que dans leur manière de réagir face aux éléments, (l’un est pragmatique et ne s’attache qu’à la chose concrète : pêche, écopage, rationnement des denrées… L’autre est mystique, croyant, à la fois fétichiste et fataliste jusqu’au renoncement) l’auteur induit la réflexion, tout en livrant un roman excessivement vivant. Il habite ses personnages au plus près et le lecteur est « dans la tête » de Bolivar, dans ses rêves, ses souvenirs. Surtout, on ressent cette incroyable énergie vitale qu’il a chevillée au corps et qui l’habitera quasiment jusqu’au dénouement.

Dans cette dérive à huis clos, la vraie nature des personnages émerge peu à peu, leurs questionnements sur le sens de la vie deviennent universels et font de ce livre un très beau roman existentialiste dans la lignée des grands auteurs comme Conrad, Hesse ou encore Camus, que Paul Lynch aime tant.

En cherchant à approcher le mystère insondable de la condition humaine, il nous laisse comme saisis.

 

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LA LUNE DU CHASSEUR, DE PHILIP CAPUTO

caputo 2Philip Caputo est journaliste et écrivain.

Lauréat du prix Pulitzer en 1973 pour son récit :« Rumeurs de guerre » il situe son roman « La lune du chasseur » au coeur des étendues sauvages du Nord Michigan.

Il nous conte ici sept histoires liées entre elles par un même personnage : Will,  un patron de bar. Sept portraits sensibles d’hommes d’âge mûr,  aux prises avec la difficulté à s’adapter à une société qui les dépasse . Tous chasseurs,  vétérans, (Vietnam,  Irak, Afghanistan…) maris,  pères, fils, ils ont en commun un mal de vivre et des histoires personnelles qui les hantent.

Leur planche de salut c’est l’amitié.  Toujours au centre du récit, elle offre au lecteur de beaux moments de joyeuse camaraderie et de convivialité au cours desquels l’auteur aborde des thèmes graves comme l’addiction, la vieillesse, le deuil, ou encore la relation père-fils et les décalages intergénérationnels.

A la façon d’un Cassavetes au cinéma, Philip Caputo explore les relations humaines comme s’il filmait au plus près de ses personnages.  Finalement, les scènes de chasse ou de pêche ne sont  que prétexte à se rassembler, partager, se livrer ou régler des comptes avec beaucoup de sincérité. C’est sans doute ce qui nous les rend si attachants et humains. Et toujours, plantée là comme un somptueux décor, la nature sauvage en fond, splendide, grandiose, immuable et réconfortante.

« La lune du chasseur » est un beau roman sensible écrit dans une langue pleine de réalisme et de poésie.

Extrait :

« -Je ne peux pas bouger les mains, papa. Je vais lâcher…  »                              « – Non ! Ne fais pas ça !  »

Mon fils va mourir. Ces mots me viennent soudain. S’il lâche vraiment, il coulera et se retrouvera dans les branches submergées. Mon fils va mourir. Dans de telles circonstances, l’esprit humain a tendance à attribuer une volonté à la nature inconsciente. La rivière semble être une force malveillante bien décidée à noyer mon fils ; les branches sous l’eau oscillant dans le courant sont des tentacules verts qui cherchent à happer. Mais évidemment, la rivière n’est qu’une rivière, et les branches ne sont que de stupides branches ; la première continuera de s’écouler, et les secondes poursuivront leur mouvement oscillatoire, que Trey vive ou meure ; et cette absence de considération me semble plus abominable que toute intention néfaste.

« -Attrape là ! Attrape la corde ! » Crié-je à nouveau.

Il essaie mais ses doigts glacés sont comme des griffes. En me penchant autant que possible en avant sans toutefois tomber à mon tour, je glisse la boucle par-dessus son poignet gauche, puis le droit, et je serre.

-« Accroche toi, Trey. On te tient ».

Je regagne la berge. Tels des tireurs à la corde, nous le hissons sur la terre ferme. Il gît à plat ventre et je prends à tort ses tremblements  de froid pour de la peur ou de la joie d’avoir été secouru, ou les deux. « Il est au stade deux, déclare Elise, parlant de son degré d’hypothermie. Levez-le, mettez-le torse nu. Vous aussi Paul. Mettez-vous torse nu, prenez-le dans vos bras et transmettez-lui la chaleur de votre corps. Maintenant ! »

Trey est instable sur ses jambes et frissonne de façon incontrôlable tandis que je l’étreins. C’est comme si je serrais une statue de pierre tant sa peau est froide. Stade deux. Il n’y a plus rien après le trois… J’appuie ma poitrine contre la sienne et croise mes bras dans son dos, m’imaginant non comme un père, mais comme une mère -une mère, oui- reliée à lui par un cordon ombilical invisible, déversant ma chaleur corporelle en lui.

 

 

 

 

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Blackwood, de Michael Farris Smith

D’abord et avant toute chose, à Red Bluff, Mississippi, il y a le kudzu. Mais qu’est-ce que le kudzu ? On pourrait imaginer une entité surnaturelle, peut-être maléfique,  à l’instar des trolls, farfadets ou autres korrigans de nos landes bretonnes… Une langue ancienne, un genre musical d’une contrée inconnue ?  Il n’en est rien. Le kudzu est de l’ordre des végétaux et bel et bien réel.

Si vous êtes amateur de littérature américaine ou bien féru de botanique, sans doute l’avez-vous déjà croisé aux détours de vos lectures.  Skudzuinon, ce qu’il faut imaginer, c’est une plante grimpante, une liane vigoureuse, extrêmement envahissante, capable d’atteindre une hauteur de 20 à 30 m par saison et qui s’accroche aux arbres qu’elle finit par complètement recouvrir. Bref ! Un squatter sans-gêne qu’on est bien heureux de ne pas connaître sous nos latitudes !

Les habitants de Red Bluf eux, n’ont pas le choix. Le kudzu est là,  et bien là. Redoutable, envahissant, ensevelissant tout : les maisons, avec leurs secrets enfouis, mais aussi l’espoir des hommes et la vie. C’est toute l’ingéniosité de l’auteur, nous faire ressentir cette force inconnue et mystérieuse qui palpite, tapie sous les feuillages. Ce souffle qui murmure, qui psalmodie comme pour attirer ses personnages vers les profondeurs de la terre ou peut-être bien jusqu’aux tréfonds de leur âme.

Je ne dévoilerai rien ici de l’intrigue de ce roman puissant pour laisser à chacun le plaisir de la découverte. Je vous dirai juste que le lyrisme et la poésie de l’écriture nous emmènent loin. Pas seulement jusqu’au fin fond du Mississippi, mais aussi jusqu’aux frontières du secret, de l’invisible et de l’étrange…

 

 

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Les pondeuses de l’Iowa, de Deb Olin Unferth

Les pondeuses de l'Iowa

Janey, 15 ans,  mène une vie d’ado tout à fait classique avec sa mère à New-York. Mais le jour où celle-ci lui révèle l’identité de son père biologique, dont elle ne soupçonnait même pas l’existence, elle décide de fuguer et hop ! direction l’Iowa, histoire de voir à quoi ressemble ce géniteur et surtout pour punir sa mère de l’avoir maintenue jusqu’à présent dans l’ignorance de cette filiation.

Eh bien, la gamine ne va pas être déçue !  Le père, au chômage, vit dans un appart crasseux en se nourrissant de pizzas surgelées et de bière bon marché :  pas  un modèle de dynamisme…  et surtout, le monsieur ne semble pas particulièrement ravi de voir débouler dans son deux-pièces une ado inconnue trop gâtée et exigeante…

Un évènement imprévu (que je ne peux  divulguer ici, pour vous laisser la surprise) impliquera que Janey doive s’installer définitivement avec son père. Adieu les petites attentions maternelles, la cuisine diététique, les journées shopping avec les copines, et surtout  les rêves d’université et d’accomplissement de soi. Janey va devoir s’assumer. Elle va travailler pour la Fédération des producteurs d’œufs de l’Iowa.

Ce qui est fascinant  dans le roman, c’est  la dichotomie qui s’installe alors dans  l’esprit de la jeune fille. Une narratrice à deux têtes en quelque sorte. Il y a la Janey d’avant et la Janey d’aujourd’hui. Et le tour de force de Deb Olin Unferth est de parvenir à faire coïncider ces deux personnalités de façon très adroite tout en immergeant le lecteur dans une histoire rocambolesque trépidante où il sera à la fois question d’amour, de filiation,  d’entrée dans le monde adulte, ou encore de maltraitance animale, d’engagement et de destin.

Un très agréable instant de lecture.

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VLADIVOSTOK CIRCUS, D’ELENA SHUA DUSAPIN

Elisa Shua DusapinAprès la ville de Tokyo où Elisa Shua Dusapin situait son précédent roman Les billes de pachinko, la jeune auteure suisse d’origine franco-coréenne poursuit son odyssée littéraire et nous emmène cette fois du côté de Vladivostok, gigantesque port de l’Extrême-Orient russe.

Nathalie, toute jeune costumière doit y rejoindre un trio d’acrobates qui prépare un numéro à la barre russe, numéro de haute voltige qu’ils devront présenter au grand concours international de Oulan-Oudé en Sibérie quelques mois plus tard. Elle est chargée de penser,  créer et coudre leurs tenues de scène.

Avec elle, on pénètre  dans les coulisses du monde du cirque, mais  sur la pointe des pieds.

Pas de Mr Royal ici,  de coups de fouet ou de fanfare tonitruante.  Seulement des artistes en plein travail.  Silhouettes mutiques concentrées sur l’équilibre, Anton et Nino, les deux porteurs, ont un seul objectif : assurer la belle Anna pour qu’elle puisse réaliser son rêve de quadruple saut périlleux.

Il y a dans ce récit une atmosphère particulière peuplée de fantômesVladivostok circus et de silences qui maintient le lecteur comme en apesanteur.

L’écriture est d’une simplicité extrême, dépouillée, comme pour laisser toute sa place à la complexité des rapports humains et la mettre en lumière.

Vladivostok Circus est un roman sensible plein de grâce.

 

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Le train des enfants, de Viola Ardone

 

On est à Naples après guerre, dans une famille  pauvre où la mère Antonieta élève seule son unique fils de 7 ans, AmerTrain des enfantsigo, un gamin déluré qui fait le chiffonnier pour aider sa mère à boucler le mois.

Lorsque le PCI (Parti communiste italien) par souci de solidarité décide d’inciter les familles les plus pauvres du sud à envoyer certains de leurs enfants dans le nord pour y être accueillis dans des familles  aisées, Amerigo fera partie du lot en dépit des réticences de sa mère…

Malgré la pauvreté, l’atmosphère est légère et rieuse, les gamins sont insouciants et drôles. Toute la 1ère partie du roman retrace l’enfance à Naples jusqu’au voyage en train.

Lorsqu’ils arrivent à Modène, les petits sont d’abord accueillis dans un grand hangar, où les familles hébergeantes doivent venir les récupérer. C’est le défilé. Amerigo voit tous ces copains et copines du quartier partir les uns après les autres, mais lui, personne ne le choisit. Finalement, c’est Derna qui acceptera de le prendre avec elle.

Derna, c’est une enseignante, une femme seule, éminente membre du parti qui connait bien peu de choses sur la manière de s’occuper des enfants, d’où sa réticence à accueillir Amerigo… Mais bon ! Puisque personne n’en veut, elle le prend avec elle. Chez Derna,  Amerigo a un bon lit, il mange de bons petits plats, et progressivement, ces deux là vont s’apprivoiser. De câlins maladroits en petites attentions, ce qu’elle lui offre est bien plus que le gite et le couvert. Petit à petit, Amerigo pense de moins en moins à Mama Antonieta,  d’autant plus qu’il partage le quotidien de Rosa, la cousine de Derna, mariée à Alcide, facteur de violons.  Une famille unie avec 3 enfants : Rivo, Luzio, et Nario, (Quand on prononce les prénoms d’affilée, cela donne revoluzionario)  avec lesquels il ne tarde pas à se sentir comme frères et sœurs.

A Modène, pour Amerigo, c’est un peu la Dolce Vita. On va à la plage, on mange des glaces, on reçoit des cadeaux le jour de son anniversaire… On ne manque jamais de rien et les adultes sont affectueux avec les enfants. Car, même si Antonieta est une mère aimante, il faut dire qu’elle n’est pas cajoleuse et n’est pas la dernière pour distribuer des taloches… De plus, Alcide initie Amerigo à la fabrication d’instruments et lui donne ses 1ers cours de violon. Lui qui a toujours rêvé du conservatoire est aux anges.

Mais la fin du séjour nordiste approche, les petits napolitains doivent se préparer à rentrer dans leurs familles…

Basé sur des faits historiques et sur des témoignages, Le train des enfants est un roman empreint de beaucoup de justesse et de sensibilité qui aborde des sujets graves sur un ton très léger.

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