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Se cacher pour l’hiver de Sarah St Vincent

Après la mort tragique de son mari, Amos,  dans un accident de la Se cacher pour hiverroute dont elle-même a réchappé de justesse, Kathleen s’installe chez sa grand-mère, dans un petit village de Pennsylvanie, au coeur des Blue Ridge Montains.

Kathleen est une jeune femme solitaire qui souffre en silence. Blessée dans son corps, elle est aussi meurtrie à l’intérieur. Intuitivement, elle ressent qu’on lui reproche d’être en vie, tandis qu’Amos, l’ami, le frère, le fils, manque si cruellement. Alors, elle s’isole, s’enferme sur elle-même et s’épuise au travail.

Elle n’a plus de lien social, si ce n’est sa relation d’amitié avec Martin, le gérant du snack où elle est serveuse, et Beth, l’amie d’enfance, dont l’époux, militaire est en mission en Irak.

Un jour, Daniil, qui dit venir d’Ousbekistan,  pousse la porte du snack… Manifestement, c’est un homme traqué. Que fuit-il ? Quelque chose ou quelqu’un ? Son passé ?

Au fil des rencontres, ces deux solitudes qui ont bien peu de choses en commun, si ce n’est de vivre dans l’ombre,  vont se livrer l’un à l’autre et de confidences en confidences, on découvrira le terrible secret que chacun cache au plus profond de lui-même.

Se cacher pour l’hiver est un très beau roman noir sur fond de nature glacée.

 

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Sale bourge, de Nicolas Rodier

Premier roman de Nicolas Rodier, « Sale bourge » nous entraîne dans une spirale infernale de  violence au sein d’une famille bourgeoise des années 8rodier0.

A l’ouverture du roman, Pierre a une petite trentaine d’années. Il sort du tribunal où il vient d’être condamné pour violence conjugale :  4 mois avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve de 18 mois et d’une injonction de soins.

Pourtant, Pierre aimait et aime toujours sa femme. De toutes ses forces, il a lutté, poings serrés dans les poches, pour ne pas céder à ces pulsions irrépressibles qui lui donnaient une furieuse envie de cogner.  Mais rien n’y a fait. Il a commis l’irréparable.

L’auteur revient alors sur la vie de Pierre. Son enfance, son adolescence, sa jeunesse. Avec distance, presque avec froideur, il raconte la maltraitance. Les humiliations, les coups,  les sévices, qui ont fait de lui un individu bancal et incapable de contrôle.  Cette violence, somme toute devenue banale, exercée sur lui et ses frères et soeurs par une mère hystérique et dépressive.

Il dit aussi  la passivité du père, l’indifférence, le consentement de l’entourage familial. Il dénonce les valeurs réactionnaires, le racisme, l’homophobie, le mépris des petites gens… Tout cet environnement délétère qui a contribué à inscrire au plus profond de lui la brutalité et la violence comme modes de fonctionnement.

Certes, on pourrait reprocher à l’auteur d’ériger son personnage en victime et de le dédouaner de toute responsabilité. Mais il n’en est rien, car jamais il ne se prononce. Il ne fait que décrire, décortiquer par le menu un système éducatif barbare exacerbé par la fragilité psychologique de la mère.

Les phrases sont courtes.  L’écriture simple et factuelle rend compte sans jamais être démonstrative. C’est sûrement la grande force de petit livre  puissant qui vient s’inscrire au rang des grands romans sur l’enfance difficile, au même titre que « Vipère au poing » d’Hervé Bazin   ou « Enfance » de Nathalie Sarraute.

 

 

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Le grand vertige, de Pierre Ducrozet

Eco-fiction ? Etat des lieux de notre monde ? Chronique d’une mort annoncée  ? Ou bien formidable histoire d’une utopie et galerie de portraits sensibles ? le grand vertige-Ducrozet

Difficile de catégoriser ce « Grand vertige » de Pierre Ducrozet, tant il emprunte à des genres divers, s’attache à l’intime tant qu’à l’universel, oscille du réel au fictionnel, en empruntant à la fois les codes du polar, du roman d’espionnage  et les artifices de la fable.

Bruxelles. 2016. Adam Thobias, éminent scientifique est nommé à la tête d’une commission internationale (Le CICC) censée réfléchir au changement climatique et tenter d’élaborer un nouveau « contrat naturel ».  En bref : il s’agit « d’examiner le présent pour imaginer le futur ».   La tâche est rude, me direz-vous, et le monde est vaste. Certes ! Justement.  Adam,  pour constituer son « groupe d’éclaireurs », -le réseau Télémaque-, va contacter divers personnages parmi ses connaissances, tous d’horizons  différents mais qui ont en commun d’être des références dans leur matière. Leur principal objectif : faire une cartographie du terrain et découvrir une nouvelle source d’énergie renouvelable.

Nathan ,  microbiologiste canadien passionné par la botanique et la faune sauvage. Tomas,  suédois,  « observateur immobile », voyageur chevronné sur Google Earth.  Mia,  Ukraino-brésilienne de 33 ans, exploratrice anthropologue, éco-féministe et casse-cou, ou encore June,  une jeune française de 22 ans qui se définit elle-même « capable de tout et faiseuse de rien » !

Voici le noyau central de la fine équipe composée par Adam, et les voilà tous lancés aux quatre coins du monde pour y remplir leur mission.  Très vite, les investigations du Réseau Télémaque vont déranger des pouvoirs en place, mettre en cause les grands lobbys financiers et ses membres vont devenir la cible des puissants.

Pierre Ducrozet livre un roman foisonnant et saisissant de clairvoyance quant aux défis que l’humanité doit relever pour offrir un avenir  à notre belle planète…

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Nickel boys, de Colson Whitehead

Nickel boysParfois, à l’instant où l’on referme un livre après avoir lu la dernière page,  on a la sensation d’avoir eu en main un ouvrage important. Nickel Boys est certainement de cette veine là.

C’est un article lu dans un journal local de Floride, -le Tampa Bay Times- qui amène Colson Whitehead (Deux fois Prix Pulitzer) à se lancer dans l’écriture de ce roman. En 2012, une équipe de jeunes archéologues découvre les traces d’ un véritable charnier : -54 corps de jeunes afro-américains non identifiés, non répertoriés- révélant ainsi l’existence d’un cimetière clandestin sur le site d’une ancienne école disciplinaire de Virginie, la Dozier School for boys.

Cet établissement, plus carcéral que pédagogique, était en fait une « maison de correction »avec un bâtiment réservé aux noirs et dans lequel ils étaient violentés, affamés, parfois violés ou torturés à mort. Ouverte à Marianna (Floride) en 1900, cette « école » ne fut fermée que très récemment… Hanté par cette révélation cauchemardesque, l’auteur décide alors de s’emparer de cette histoire et de la traiter par le biais de la fiction. Il va en faire un roman qu’il situera en Virginie dans les années 60.

Dans ce roman, on suit Elwood Curtis, un brave petit gars élevé par sa grand-mère.  Bon élève, travailleur et curieux de tout. Il essuie brimades et humiliations des blancs sans broncher,  avec dans la tête cette phrase de Martin Luther King qu’il écoute en boucle sur son électrophone et qui résonne comme un mantra : « Je vaux autant que n’importe qui « .

Le jour de sa première rentrée universitaire, sous un faux prétexte, il est arrêté par la police et emmené à la Nickel Academy : une école disciplinaire, « un endroit maudit où une couche de poisse vient s’ajouter à la malchance d’être né noir ». 

Colson Whitehead nous immerge alors dans un univers sordide où l’incompréhension des pensionnaires à intégrer le mode de fonctionnement si injuste et perverti de l’institution n’a d’égale que la violence gratuite des surveillants à leur égard.

Rapidement, on est atterré par ce que l’histoire d’Elwood nous dit de cette Amérique ségrégationniste des années 60, de ce qu’elle nous dit de l’Amérique d’aujourd’hui. Et c’est sans doute là le tour de force de l’auteur, d’amener son lecteur à réaliser le peu de progrès accomplis en matière de justice et d’égalité depuis le « I have a dream » de Luther King jusqu’au « Black Lives Matter » des mouvements antiségrégationnistes d’aujourd’hui.

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Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins

ces montagnes à jamaisAvec ce premier roman à la fois sombre et poétique,  Joe Wilkins rejoint les grands auteurs du Montana  en délivrant un récit puissant chargé en émotion où la Nature grandiose est au centre du récit.

Ces montagnes, ce sont les Bull Mountains dont l’auteur est lui-même originaire. Climat rude. (Jusqu’à – 40° l’hiver) Exploitations forestières, mines,  élevage, agriculture céréalière.  Cette région du nord-ouest des Etats-Unis, terre traditionnelle amérindienne colonisée par les trappeurs et les prospecteurs, après avoir connu un développement florissant tout au long du 19ème siècle subit depuis plusieurs crises successives.

C’est dans le contexte de 2008 (crise des subprimes) que l’on fait  connaissance avec Wendell. Les temps sont durs. Il vivote en travaillant comme homme à tout faire dans un ranch, sur des terres qui appartenaient autrefois à sa famille.  Son père, Verl, porté disparu, a pris la fuite après avoir tué un garde chasse fédéral.  De ce fait, il est devenu une véritable icône pour les ligues identitaires qui attendent de Wendell qu’il s’engage sur la voie de son illustre paternel.

Lorsque le loup fait sa réapparition dans Les Bull Mountains, l’état entend bien faire respecter les lois de régulation de la chasse. Aussitôt,  la région s’embrase.  D’un côté les fédéraux et les défenseurs du loup.  De l’autre, des ranchers armés jusqu’aux dents comptant bien en découdre avec ces blancs-becs du gouvernement ou tout autre représentant de l’ordre.

Wendell est pris dans cette tourmente et subit. On vient de lui confier la garde du fils de sa cousine toxicomane qui est en prison. Comment continuer à travailler avec  un gosse sur les bras ? Comment se débarrasser des amis de son père qui veulent l’entrainer dans des expéditions punitives démentes ? Comment parvenir à nouer un lien avec cet enfant mutique qui à six ans a déjà vécu le pire ? Faire face aux services sociaux, à son patron, à la veuve du garde chasse tué par son père ?  Il a beau faire, l’étau se resserre…

Joe Wilkins écrit remarquablement. Il prend son temps pour installer ses personnages,  puis, crescendo, nous entraine dans une spirale de violence qui contraste avec la poésie du texte tout en entretenant  une intensité dramatique sous-jacente qui tient en haleine jusqu’à la dernière page.

 

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L’apiculteur d’Alep, de Christy Lefteri

L-Apiculteur-d-AlepCes deux moitiés de grenade, ce beau fruit rouge ouvert que l’on voit sur la couverture du roman,  que veulent-ils nous dire ? Peut-être représentent t-ils ces existences scindées, coupées en deux, à l’image de  celles de Nuri et Afra, ce couple de jeunes syriens condamnés à quitter la Syrie, après la mort de leur fils unique, tué lors d’un bombardement.

Nuri, apiculteur,  Afra, artiste peintre et leur petit Sami, heureux  dans leur vie à Alep sont soudain plongés bien malgré eux dans le chaos de la guerre civile. Quand une déflagration dans leur jardin leur vole la vie de leur enfant, Afra perd la vue et s’enferme dans son immense douleur. Nuri devra la convaincre de partir, il veut rejoindre son cousin à Londres, fuir la barbarie, et tâcher de se reconstruire, d’élever un nouveau rucher peut-être. Il paraît qu’à Londres aussi il y a des abeilles, différentes des abeilles syriennes, mais tout aussi aptes à vous offrir leur miel…

Christy Lefteri, parmi tous les réfugiés qu’elle a côtoyés, lors d’une mission humanitaire dans un camp de réfugiés à Athènes, choisit de nous faire vivre au plus près de ce couple en exil. Elle nous conte les vicissitudes du départ, les espoirs déçus, la cupidité des passeurs, la violence des camps, l’entraide et la solidarité aussi.

Alternant le récit de la vie heureuse à Alep avec les étapes de l’exode, ce long périple incertain semé d’embuches, de violence, de terreur, mais aussi riche d’amour, d’amitié et de fraternité, elle compose un magnifique roman sur la résilience.

Comme  Louis-Philippe Dalembert dans « Mur Méditerranée« , ou encore Fabien Toulmé dans son beau roman graphique « L’Odyssée d’Hakim« , Christy Lefteri apporte au lecteur un éclairage plein d’humanité sur ces personnes qui ont tout quitté, non pas par choix, mais pour tout simplement essayer de rester en vie et de se reconstruire ailleurs.  Ces regards étrangers que l’on croise parfois au détour d’une rue ou au feu rouge, que l’on nomme sans papiers, migrants, réfugiés ou demandeurs d’asile, et nous rappelle juste qu’ils sont avant tout des êtres humains en détresse à la recherche d’une vie plus digne.

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Paria de Richard Krawiec

14 octopariabre 1967. Une jeune fille de 15 ans : Masha Kucinszki, lycéenne d’origine polonaise est sauvagement assassinée à l’entrée du lycée. Il n’y a aucun témoin, cependant, la police arrête Emmet Turner, un garçon de 15 ans que la presse qualifie de « coloré ».

S’ensuit un grand émoi dans la  petite ville ouvrière du Nord-Est des Etats-Unis. D’abord, des témoignages de compassion affluent pour la famille endeuillée, puis bientôt, c’est un déferlement de haine car le père, submergé, demande qu’on le laisse tranquille. Tous les vieux préjugés remontent alors à la surface. Préjugés racistes, sexistes, sociaux…

Ce fait divers sordide nous est raconté près de 50 ans plus tard par Steward Rome, devenu maire de la ville. Adolescent, il avait été au coeur de ce drame sans avoir jamais été inquiété.  Au fil de son récit, il va dévoiler les implications des uns et des autres, (la sienne, peut-être ?) et va mettre à jour tous les  mécanismes qui ont amené les coupables à commettre cet acte odieux et cruel, et surtout ceux qui leur ont permis de s’en sortir en toute impunité.

« Paria » est un livre fort et dérangeant. D’abord,  pour ce qu’il dit de l’âme humaine, de la trahison, du mensonge, de la couardise, des compromissions… Ensuite parce qu’en révélant sans fard les manipulations dont il a lui-même été capable dans sa jeunesse et même plus tard, dans sa vie d’homme, il nous fait nous interroger, nous, lecteurs, sur nos propres petites lâchetés…

C’est du grand art.

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