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Le train des enfants, de Viola Ardone

 

On est à Naples après guerre, dans une famille  pauvre où la mère Antonieta élève seule son unique fils de 7 ans, AmerTrain des enfantsigo, un gamin déluré qui fait le chiffonnier pour aider sa mère à boucler le mois.

Lorsque le PCI (Parti communiste italien) par souci de solidarité décide d’inciter les familles les plus pauvres du sud à envoyer certains de leurs enfants dans le nord pour y être accueillis dans des familles  aisées, Amerigo fera partie du lot en dépit des réticences de sa mère…

Malgré la pauvreté, l’atmosphère est légère et rieuse, les gamins sont insouciants et drôles. Toute la 1ère partie du roman retrace l’enfance à Naples jusqu’au voyage en train.

Lorsqu’ils arrivent à Modène, les petits sont d’abord accueillis dans un grand hangar, où les familles hébergeantes doivent venir les récupérer. C’est le défilé. Amerigo voit tous ces copains et copines du quartier partir les uns après les autres, mais lui, personne ne le choisit. Finalement, c’est Derna qui acceptera de le prendre avec elle.

Derna, c’est une enseignante, une femme seule, éminente membre du parti qui connait bien peu de choses sur la manière de s’occuper des enfants, d’où sa réticence à accueillir Amerigo… Mais bon ! Puisque personne n’en veut, elle le prend avec elle. Chez Derna,  Amerigo a un bon lit, il mange de bons petits plats, et progressivement, ces deux là vont s’apprivoiser. De câlins maladroits en petites attentions, ce qu’elle lui offre est bien plus que le gite et le couvert. Petit à petit, Amerigo pense de moins en moins à Mama Antonieta,  d’autant plus qu’il partage le quotidien de Rosa, la cousine de Derna, mariée à Alcide, facteur de violons.  Une famille unie avec 3 enfants : Rivo, Luzio, et Nario, (Quand on prononce les prénoms d’affilée, cela donne revoluzionario)  avec lesquels il ne tarde pas à se sentir comme frères et sœurs.

A Modène, pour Amerigo, c’est un peu la Dolce Vita. On va à la plage, on mange des glaces, on reçoit des cadeaux le jour de son anniversaire… On ne manque jamais de rien et les adultes sont affectueux avec les enfants. Car, même si Antonieta est une mère aimante, il faut dire qu’elle n’est pas cajoleuse et n’est pas la dernière pour distribuer des taloches… De plus, Alcide initie Amerigo à la fabrication d’instruments et lui donne ses 1ers cours de violon. Lui qui a toujours rêvé du conservatoire est aux anges.

Mais la fin du séjour nordiste approche, les petits napolitains doivent se préparer à rentrer dans leurs familles…

Basé sur des faits historiques et sur des témoignages, Le train des enfants est un roman empreint de beaucoup de justesse et de sensibilité qui aborde des sujets graves sur un ton très léger.

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Patagonie route 203, d’Eduardo Fernando Varela

Patagonie route 203Dans ce road trip surréaliste, on suit Parker, -chauffeur routier solitaire, saxophoniste à ses heures perdues-  qui sillonne les routes secondaires de Patagonie au volant de son vieux camion qui est aussi sa « maison ». Il transporte des cargaisons de contrebande pour une entreprise fantôme et tâche avant tout à passer inaperçu, ce qui lui convient très bien, car l’ami Parker n’est pas franchement du genre à frayer avec son prochain.

Souvent dans un état second, oscillant entre veille et sommeil, abruti par des heures de route non-stop, il se dirige à l’instinct avec ses cartes, son sextant, et parfois quelque information glanée au fil de rencontres improbables dans les bourgades qu’il traverse et qui portent des noms tout aussi insolites que le sont leurs habitants. Aguia Sucia (Eau sale),  Vallemustio (Vallée fanée)  ou encore Saline du désespoir, Mule morte, La pourrie, Indien méchant

De temps en temps, il croise son copain, « un journaliste » qui conduit une vieille guimbarde sans freins. Parfois, le journaliste est à la recherche d’un sous-marin nazi qui aurait coulé au large de la Patagonie, parfois il raconte des légendes de trinitaires cannibales, des histoires de mines abandonnées qui regorgent d’or… Des sornettes qui amusent Parker, mais auxquelles lui, croit fermement. Ils partagent un repas, boivent quelques verres, puis chacun retourne à sa solitude et se donnant d’hypothétiques points de retrouvailles…

Un jour, Parker casse une pièce de son camion et se trouve immobilisé plusieurs jours dans un bled isolé de l’extrême sud, balayé par tous les vents. Livré à la merci d’un garagiste irascible qui s’amuse à le faire poireauter, il se rend dans une fête foraine pour passer le temps et trouver un peu de distraction. C’est là qu’il  va rencontrer la belle Mayten, (la femme de Bruno, le patron du Train Fantôme) dont il va tomber follement amoureux. Mais les itinérants repartent. De ce jour, Parker n’aura de cesse de la retrouver…

Fabuleuse histoire d’amour contée avec humour dans une langue savoureuse, située dans une Patagonie irréelle et onirique. Un joyau du « réalisme magique » dans la lignée de Chatwin, Sepulveda ou Rivera Letellier, avec en toile de fond, une réflexion profonde sur le sens de la vie.  Patagonie route 203 est un roman merveilleux.

 

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No no boy, de John Okada

Après l’attaque de Pearl Harbour en décembre 1941, les Etats-Unis firent interner plus de 200 000 citoyens d’origine japonaise qui vivaient sur le territoire américain. A tous ceux susceptibles de combattre, un questionnaire  était soumis : étaient-ils prêts à s’incorporer dans les forces américaines et renonçaient-ils à obéir à l’empereur du Japon ?

On a surnommé « no no boys » ceux qui ont répondu non à ces deux questions et par là même  refusé l’ allégeance aux Etats-Unis.

Ichiro Yamada, 25 ans, personnage principal et narrateur du roman,  était l’un d’eux.

John Okada s’empare de l’histoire de ce jeune homme alors qu’il est de retour à Seattle, sa ville natale, après 4 années d’enfermement.

Il décrit le difficile retour en ces lieux qui jusque là lui étaient familiers : le campus de l’université où il étudiait pour devenir ingénieur, la petite épicerie familiale de ses parents, les rues, les bars enfumés ou autres salles de jeux où il avait l’habitude de retrouver ses amis…  Mais aux yeux des autres, Ichiro est un traître, un renégat qui a refusé de s’engager pour le pays qui a accueilli sa famille.

La tension est palpable à chaque page et la détresse d’Ichiro, égaré dans cet univers où tout lui est hostile, même au sein de sa propre famille,  nous prend aux tripes. Ostracisme, mépris, incompréhension, violence des réactions à son égard, tout contribue à renforcer la culpabilité et la rage qui l’assaillent. Au fil des rencontres qu’Ichiro fera lors de cette période de tentative de « réintégration » dans une Amérique certes victorieuse, mais profondément stigmatisée, on réalise l’ampleur de sa détresse. Ici,  John Okada met en exergue les difficultés de l’identité plurielle, encore augmentées en période de conflit.

No No boy est un roman composite qui offre une grande richesse de points de vue tout en amenant à une véritable réflexion  sociologique. Mais avant tout, c’est une belle oeuvre littéraire. Le style est sobre et délicat, et le propos résolument moderne.

On ne peut que saluer le travail des Editions du Sonneur d’avoir  traduit et édité en français cet unique roman de John Okada écrit en 1957. Cela nous permet de découvrir un  grand auteur.

 

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Se cacher pour l’hiver de Sarah St Vincent

Après la mort tragique de son mari, Amos,  dans un accident de la Se cacher pour hiverroute dont elle-même a réchappé de justesse, Kathleen s’installe chez sa grand-mère, dans un petit village de Pennsylvanie, au coeur des Blue Ridge Montains.

Kathleen est une jeune femme solitaire qui souffre en silence. Blessée dans son corps, elle est aussi meurtrie à l’intérieur. Intuitivement, elle ressent qu’on lui reproche d’être en vie, tandis qu’Amos, l’ami, le frère, le fils, manque si cruellement. Alors, elle s’isole, s’enferme sur elle-même et s’épuise au travail.

Elle n’a plus de lien social, si ce n’est sa relation d’amitié avec Martin, le gérant du snack où elle est serveuse, et Beth, l’amie d’enfance, dont l’époux, militaire est en mission en Irak.

Un jour, Daniil, qui dit venir d’Ousbekistan,  pousse la porte du snack… Manifestement, c’est un homme traqué. Que fuit-il ? Quelque chose ou quelqu’un ? Son passé ?

Au fil des rencontres, ces deux solitudes qui ont bien peu de choses en commun, si ce n’est de vivre dans l’ombre,  vont se livrer l’un à l’autre et de confidences en confidences, on découvrira le terrible secret que chacun cache au plus profond de lui-même.

Se cacher pour l’hiver est un très beau roman noir sur fond de nature glacée.

 

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Sale bourge, de Nicolas Rodier

Premier roman de Nicolas Rodier, « Sale bourge » nous entraîne dans une spirale infernale de  violence au sein d’une famille bourgeoise des années 8rodier0.

A l’ouverture du roman, Pierre a une petite trentaine d’années. Il sort du tribunal où il vient d’être condamné pour violence conjugale :  4 mois avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve de 18 mois et d’une injonction de soins.

Pourtant, Pierre aimait et aime toujours sa femme. De toutes ses forces, il a lutté, poings serrés dans les poches, pour ne pas céder à ces pulsions irrépressibles qui lui donnaient une furieuse envie de cogner.  Mais rien n’y a fait. Il a commis l’irréparable.

L’auteur revient alors sur la vie de Pierre. Son enfance, son adolescence, sa jeunesse. Avec distance, presque avec froideur, il raconte la maltraitance. Les humiliations, les coups,  les sévices, qui ont fait de lui un individu bancal et incapable de contrôle.  Cette violence, somme toute devenue banale, exercée sur lui et ses frères et soeurs par une mère hystérique et dépressive.

Il dit aussi  la passivité du père, l’indifférence, le consentement de l’entourage familial. Il dénonce les valeurs réactionnaires, le racisme, l’homophobie, le mépris des petites gens… Tout cet environnement délétère qui a contribué à inscrire au plus profond de lui la brutalité et la violence comme modes de fonctionnement.

Certes, on pourrait reprocher à l’auteur d’ériger son personnage en victime et de le dédouaner de toute responsabilité. Mais il n’en est rien, car jamais il ne se prononce. Il ne fait que décrire, décortiquer par le menu un système éducatif barbare exacerbé par la fragilité psychologique de la mère.

Les phrases sont courtes.  L’écriture simple et factuelle rend compte sans jamais être démonstrative. C’est sûrement la grande force de petit livre  puissant qui vient s’inscrire au rang des grands romans sur l’enfance difficile, au même titre que « Vipère au poing » d’Hervé Bazin   ou « Enfance » de Nathalie Sarraute.

 

 

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Le grand vertige, de Pierre Ducrozet

Eco-fiction ? Etat des lieux de notre monde ? Chronique d’une mort annoncée  ? Ou bien formidable histoire d’une utopie et galerie de portraits sensibles ? le grand vertige-Ducrozet

Difficile de catégoriser ce « Grand vertige » de Pierre Ducrozet, tant il emprunte à des genres divers, s’attache à l’intime tant qu’à l’universel, oscille du réel au fictionnel, en empruntant à la fois les codes du polar, du roman d’espionnage  et les artifices de la fable.

Bruxelles. 2016. Adam Thobias, éminent scientifique est nommé à la tête d’une commission internationale (Le CICC) censée réfléchir au changement climatique et tenter d’élaborer un nouveau « contrat naturel ».  En bref : il s’agit « d’examiner le présent pour imaginer le futur ».   La tâche est rude, me direz-vous, et le monde est vaste. Certes ! Justement.  Adam,  pour constituer son « groupe d’éclaireurs », -le réseau Télémaque-, va contacter divers personnages parmi ses connaissances, tous d’horizons  différents mais qui ont en commun d’être des références dans leur matière. Leur principal objectif : faire une cartographie du terrain et découvrir une nouvelle source d’énergie renouvelable.

Nathan ,  microbiologiste canadien passionné par la botanique et la faune sauvage. Tomas,  suédois,  « observateur immobile », voyageur chevronné sur Google Earth.  Mia,  Ukraino-brésilienne de 33 ans, exploratrice anthropologue, éco-féministe et casse-cou, ou encore June,  une jeune française de 22 ans qui se définit elle-même « capable de tout et faiseuse de rien » !

Voici le noyau central de la fine équipe composée par Adam, et les voilà tous lancés aux quatre coins du monde pour y remplir leur mission.  Très vite, les investigations du Réseau Télémaque vont déranger des pouvoirs en place, mettre en cause les grands lobbys financiers et ses membres vont devenir la cible des puissants.

Pierre Ducrozet livre un roman foisonnant et saisissant de clairvoyance quant aux défis que l’humanité doit relever pour offrir un avenir  à notre belle planète…

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Nickel boys, de Colson Whitehead

Nickel boysParfois, à l’instant où l’on referme un livre après avoir lu la dernière page,  on a la sensation d’avoir eu en main un ouvrage important. Nickel Boys est certainement de cette veine là.

C’est un article lu dans un journal local de Floride, -le Tampa Bay Times- qui amène Colson Whitehead (Deux fois Prix Pulitzer) à se lancer dans l’écriture de ce roman. En 2012, une équipe de jeunes archéologues découvre les traces d’ un véritable charnier : -54 corps de jeunes afro-américains non identifiés, non répertoriés- révélant ainsi l’existence d’un cimetière clandestin sur le site d’une ancienne école disciplinaire de Virginie, la Dozier School for boys.

Cet établissement, plus carcéral que pédagogique, était en fait une « maison de correction »avec un bâtiment réservé aux noirs et dans lequel ils étaient violentés, affamés, parfois violés ou torturés à mort. Ouverte à Marianna (Floride) en 1900, cette « école » ne fut fermée que très récemment… Hanté par cette révélation cauchemardesque, l’auteur décide alors de s’emparer de cette histoire et de la traiter par le biais de la fiction. Il va en faire un roman qu’il situera en Virginie dans les années 60.

Dans ce roman, on suit Elwood Curtis, un brave petit gars élevé par sa grand-mère.  Bon élève, travailleur et curieux de tout. Il essuie brimades et humiliations des blancs sans broncher,  avec dans la tête cette phrase de Martin Luther King qu’il écoute en boucle sur son électrophone et qui résonne comme un mantra : « Je vaux autant que n’importe qui « .

Le jour de sa première rentrée universitaire, sous un faux prétexte, il est arrêté par la police et emmené à la Nickel Academy : une école disciplinaire, « un endroit maudit où une couche de poisse vient s’ajouter à la malchance d’être né noir ». 

Colson Whitehead nous immerge alors dans un univers sordide où l’incompréhension des pensionnaires à intégrer le mode de fonctionnement si injuste et perverti de l’institution n’a d’égale que la violence gratuite des surveillants à leur égard.

Rapidement, on est atterré par ce que l’histoire d’Elwood nous dit de cette Amérique ségrégationniste des années 60, de ce qu’elle nous dit de l’Amérique d’aujourd’hui. Et c’est sans doute là le tour de force de l’auteur, d’amener son lecteur à réaliser le peu de progrès accomplis en matière de justice et d’égalité depuis le « I have a dream » de Luther King jusqu’au « Black Lives Matter » des mouvements antiségrégationnistes d’aujourd’hui.

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