Tous les articles par Michelle

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Nuits Appalaches, de Chris Offutt

offutt1954 : fin de la guerre de Corée. Tucker, jeune vétéran, rejoint son Kentucky natal. Sur la route, qu’il fait le plus souvent à pied, il rencontre Rhonda, une toute jeune fille, qu’il va sauver des griffes de son oncle, un homme veule qui tentait de la violenter.

Tucker est un homme simple. Un paysan peu causant, amoureux de ses montagnes. Honnête, plein de bon sens. Son récent passé de soldat lui a forgé un esprit pratique hors norme et un instinct de survie implacable. Entre lui et Rhonda, la complicité s’installe comme une évidence.  Ces deux solitaires feront route ensemble…

1964 : on retrouve le couple installé dans une petite maison en pleine nature. Tucker travaille comme coursier pour un bootleger local. Lui et Rhonda ont 4 enfants dont 3 sont handicapés. La vie est rude. Ils sont loin de tout. Mais ils tiennent bon. Toujours soudés, toujours aimants, tendres et bienveillants avec leurs petits. Ils se débrouillent. Sans hôpital, sans spécialistes, sans même une sage-femme alentours pour aider Rhonda lors des accouchements. Qu’importe. Ils font face. Jusqu’au jour où un médecin de la sécu un peu trop zélé se déplace jusque chez eux et décide de  faire enlever leurs enfants par les services sociaux.

Alors, l’instinct de combattant de Tucker se réveille… Et c’est le début de gros ennuis…

PortrChris Offuttait magnifique de héros ordinaires, Nuits Appalaches signe le retour de Chris Offutt à la littérature pour notre plus grand plaisir.

 

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Les amochés, de Nan Aurousseau

nan aurousseau - les amochésIl est des écrivains qui s’apaisent avec le temps et qui au fil des livres  perdent en causticité, s’abandonnent aux digressions  existentielles ou au repli sur soi. Avec Nan Aurousseau, on est rassuré, on réalise dès les premières pages qu’il n’en sera rien!

Avec « Les amochés« , il poursuit une oeuvre singulière au ton vif et à l’ironie mordante. Il choisit ici le biais de la fable et du fantastique pour nous dire son aversion pour cette société qui laisse sur le carreau les plus vulnérables et il le fait avec une élégance et une clairvoyance qui décapent.

Abdel, le narrateur vit seul, retranché dans le petit hameau abandonné d’un village  provençal avec pour seuls voisins Monette et Jacky,  un vieux couple de montagnards peu expansifs. Il vit modestement, lit, bricole, coupe du bois, et surtout s’évertue à « descendre en ville » le moins possible. Il avait bien rencontré une amoureuse, une fois, à la fête du village… Une psychologue venue du bourg. Mais la belle n’avait pas tenu trois mois. Tu parles ! Lorsqu’elle s’en était allée en le gratifiant d’un : »Je t’aime, mais…  » il avait encaissé. Durement, salement. Et puis la vie avait repris son cours. Un peu plus amère, peut-être. La solitude moins bien assumée, du coup.

Et un matin,  Abdel s’était éveillé  et tout était distordu. Les miroirs fondaient et coulaient sur eux-mêmes. Monette et Jacky : disparus. Electricité : coupée. Batteries : à plat. Les routes : évaporées pour s’élever dans les airs comme de gros serpents. Et surtout plus âme qui vive dans les parages. Ou presque.

Dès lors, le lecteur se retrouve embarqué avec le narrateur dans une épopée ubuesque où il avance à l’aveugle. Cauchemar ? Démence ? Réalité apocalyptique ? Entre chronique sociale, dystopie anxiogène et franche rigolade, on n’est pas loin des Frères Coen…

Extrait : « Alors quoi ? Des siècles de culture n’auraient servi qu’à ça, il avait fallu plus de 5000 ans de souffrances inouïes depuis le 1er homme dit moderne pour aboutir à ça : un type affalé sur le canapé avec sa canette de bière, un type dont toute la science se résumait à connaître par coeur les résultats sportifs. A aduler des milliardaires roulant en voiture de luxe. Tout juste capable de jongler avec ses pieds sur un terrain de foot, de taper dans une raquette pendant au moins 3 heures ou bien de hurler comme un macaque rhésus en bandant ses muscles bourrés d’anabolisants après avoir traversé une piscine un tout petit peu plus vite que les autres ? … On allait même jusqu’à imposer une minute de silence nationale lors du décès d’un chanteur de variétés adoré par la beaufitude et à pleurer en direct devant les caméras, afin de faire remonter les sondages, la cote de popularité. »

 

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Les assoiffés de Jim Tully

tullyJim Tully, né dans l’Ohio en 1886, fils d’immigrés irlandais a eu plusieurs vies avant de se consacrer à l’écriture.

Tour à tour ouvrier en usine dès l’âge de 15 ans, garçon de ferme, boxeur ou encore vagabond du rail, il s’est attaché, tout au long de sa vie d’écrivain à rendre compte de ses multiples expériences et aventures d’une manière quasi journalistique.

Ici, il témoigne avec un réalisme et un sens aigu du détail, de la condition des immigrés irlandais dans l’Amérique du début du XX ème  en brossant les portraits hauts en couleur des membres de sa famille à leur arrivée aux Etats-Unis.

Ainsi le grand-père, grand conteur et gros buveur devant l’éternel,  jamais à court d’une truculente histoire , le père, maçon, un colosse au grand coeur, myope et fou de littérature,  la  mère si pieuse et fragile,  ou encore l’oncle, véritable canaille devenu banquier, tous composent une galerie de personnages pittoresques qui nous dit la vie difficile des exilés, leur isolement, leurs colères aussi, tout autant que leur volonté de s’intégrer dans ce pays qui n’était pas encore tout à fait le leur…

Poésie, humour, justesse de ton. On ne peut que se réjouir de la l’édition aujourd’hui en français de ce livre paru pour la première fois en 1928 et se laisser surprendre par son étonnante modernité de thème et de style.

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Rien d’autre sur terre, de Conor O’Callaghan

 

Voilà un Rien d'autre sur terrepremier roman bien singulier que nous offre ici le poète irlandais Conor O’Callaghan. Un livre  OVNI à mi-chemin de la chronique sociale et du polar, tantôt d’un hyper réalisme frisant le documentaire, tantôt intrigant et mystérieux aux limites du surnaturel.

Un soir d’été caniculaire, en Irlande, le narrateur, – un prêtre d’une cinquantaine d’années-  ouvre sa porte à une gamine hagarde et dépenaillée, manifestement déboussolée et qui lui avoue dans un souffle : « Mon papa a disparu… Lui aussi. »

S’ensuit alors un long flash-back hallucinant où l’on va découvrir l’histoire de la famille de cette fillette venue s’installer dans un décor improbable : une villa témoin sur le chantier d’un lotissement inachevé, laissé à l’abandon.

Que s’est il passé-t-il dans cette maison ? Quels sont ces bruits étranges entendus parla mère juste avant qu’elle ne disparaisse ? D’où provenaient ces inscriptions écrites sur la poussière des vitres  ? Pourquoi l’eau et l’électricité sont-elles coupées sans explication ? Et surtout : qu’est-il advenu des membres de cette famille qui semblent s’être un à un effacés au monde ?

La force de ce roman  énigmatique  est d’impliquer le lecteur  dans une quête de la vérité aussi troublante qu’inquiétante, en l’amenant à apporter  lui-même ses réponses aux interrogations restées en suspens et en laissant toute la place au doute et à l’implicite.

« Rien d’autre sur Terre » est un roman original et envoutant. Vraiment un très beau moment de lecture.

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Les Suprêmes chantent le blues d’Edward Kelsey Moore

A PLes supremes chantent le blueslainview  Indiana, Forrest Payne, le patron octogénaire du sulfureux club de Striptease Le Pinkslipper , s’apprête à épouser Béatrice Jordan, une dévote exaltée de 82 ans, adepte de la Calvary Baptist Church, qui n’a pas son pareil pour exprimer sa ferveur et son aversion pour les fornicateurs de tout poil avec force gesticulations et vociférations.

Autant dire que cette union pour le moins surprenante  fait jaser, et chez Earl, la gargote locale où les habitants se retrouvent pour échanger des potins, les langues vont bon train. D’autant plus que pour jouer son morceau de blues préféré le jour de ses noces, le futur marié fait appel à son vieil acolyte et guitariste :  El Walker qu’on n’avait plus revu dans les parages depuis une petite quarantaine d’années.

L’arrivée en ville du vieux bluesman va bouleverser les coeurs et raviver  des souvenirs parfois douloureux…

Passé tourmenté, blessures d’enfances, drogues et alcoolisme, poids des conventions sociales et de la religion, Edward Kelsey Moore met à jour les fêlures de ses personnages sans jamais tomber dans le pathos.

L’humour et l’amitié dominent  dans ce beau roman musical autant par la langue qui y est donnée à lire que par la bande son qui jalonne l’histoire . Le climat qui y règne est empreint de générosité et démontre que la résilience est toujours possible quand les comptes se règlent dans la bienveillance. Une lecture plaisante et revigorante !

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Lucia et l’âme russe de Vladimir Vertlib

Lucia et l'âme russeC’est parce qu’elle s’est brisé le fémur, et qu’elle vit seule,  que Lucia Binar, enseignante à la retraite de  83 ans fait appel à un service de livraison de repas à domicile.

Mais le vendredi,  le repas de midi n’arrive pas. Celui du soir non plus…  Et quand elle  parvient enfin à joindre les services sociaux, l’opératrice,  Elisabeth,  la reçoit vertement et lui conseille de grignoter gaufrettes et biscottes en attendant le lundi !

Il n’en faut pas plus à Lucia pour que son sang ne fasse qu’un tour et qu’elle décide à quitter son immeuble Viennois de la Mohrengasse, autant pour acheter de quoi se sustenter que pour retrouver cette fameuse Elisabeth et lui apprendre la politesse…

Armée de sa canne et  accompagnée de Moritz, un jeune voisin androgyne qui veut lui faire signer une pétition, (Pour changer Mohrengasse en Möhrengasse, c’est à dire Rue des Maures en Rue des carottes, afin d’effacer toute connotation xénophobe. C’est le petit tréma qui fait toute la différence !) elle va quitter son appartement et découvrir avec incrédulité que son immeuble se délabre et qu’il abrite désormais une faune bruyante et bigarrée d’individus peu recommandables…

Mais qu’a t-il bien pu se passer durant ces 10 jours où elle n’est pas sortie,  pour que l’immeuble où elle est née et où elle compte bien finir ses jours en paix, soit devenu un véritable dépotoir où règne le chaos ?  Lucia compte bien le découvrir.

 

Vladimir Vertlib, auteur natif de Saint Petersbourg et autrichien d’adoption, brosse ici une satyre implacable de l’Autriche depuis 1945 à nos jours  où la gravité sous-jacente est toujours désamorcée par  un humour décapant proche à la fois du burlesque et de l’absurde. On se régale.

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L’infinie patience des oiseaux de David Malouf

Infinie patience des oiseauxAustralie, Queensland, 1914. Ashley revient sur le domaine dont il vient d’hériter, après un long voyage en Europe. Un jour, en arpentant ses terres, il va tomber  sur Jim, un jeune homme de son âge, embusqué dans les fourrés, en train d’observer les oiseaux à la jumelle.

Entre le fils de propriétaire terrien un peu snob, et le  fils de paysan simple et peu cultivé, des liens vont toutefois se nouer au travers de leur passion commune pour la nature sauvage et les oiseaux en particulier. Ensemble et flanqués de Miss Harcourt, une vieille photographe  anglaise solitaire, ils vont nourrir un rêve : créer sur le domaine, un sanctuaire pour les oiseaux migrateurs.

Cette première partie du livre offre au lecteur des pages d’absolue délicatesse.  La splendeur de ces étendues vierges et de ces côtes sauvages du Queensland,  magnifiée par le regard subjugué que Jim porte sur ces petits êtres à plumes d’à peine quelques grammes, capables de les parcourir (et sans escale !) sur plusieurs milliers de kilomètres est rendue par l’auteur en petites touches impressionnistes : phrases ciselées, style épuré, qui confèrent au récit une atmosphère de sérénité palpable.

Lorsque la guerre commence à déchirer l’Europe,  comme tous les pays du Commenwealth, l’Australie est impliquée dans le conflit. Jim et Ashley sont mobilisés. On les retrouve en France, dans les tranchées. Basculement dans l’horreur. Obus. Déflagrations. Flots de sang. La misère et la terreur au quotidien.

Sans se déparer de sa poésie et de sa pudeur, David Malouf livre ici un hymne d’amour et de paix où se côtoient la brutalité d’un carnage sans nom et une humanité restée intacte. Plus qu’une inscription sur un monument, les noms d’Ashley et Jim raisonnent longtemps en nous. Peut-être ont-ils rejoint le paradis des oiseaux…

Oiseaux migrateurs

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