Tous les articles par Michelle

Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins

ces montagnes à jamaisAvec ce premier roman à la fois sombre et poétique,  Joe Wilkins rejoint les grands auteurs du Montana  en délivrant un récit puissant chargé en émotion où la Nature grandiose est au centre du récit.

Ces montagnes, ce sont les Bull Mountains dont l’auteur est lui-même originaire. Climat rude. (Jusqu’à – 40° l’hiver) Exploitations forestières, mines,  élevage, agriculture céréalière.  Cette région du nord-ouest des Etats-Unis, terre traditionnelle amérindienne colonisée par les trappeurs et les prospecteurs, après avoir connu un développement florissant tout au long du 19ème siècle subit depuis plusieurs crises successives.

C’est dans le contexte de 2008 (crise des subprimes) que l’on fait  connaissance avec Wendell. Les temps sont durs. Il vivote en travaillant comme homme à tout faire dans un ranch, sur des terres qui appartenaient autrefois à sa famille.  Son père, Verl, porté disparu, a pris la fuite après avoir tué un garde chasse fédéral.  De ce fait, il est devenu une véritable icône pour les ligues identitaires qui attendent de Wendell qu’il s’engage sur la voie de son illustre paternel.

Lorsque le loup fait sa réapparition dans Les Bull Mountains, l’état entend bien faire respecter les lois de régulation de la chasse. Aussitôt,  la région s’embrase.  D’un côté les fédéraux et les défenseurs du loup.  De l’autre, des ranchers armés jusqu’aux dents comptant bien en découdre avec ces blancs-becs du gouvernement ou tout autre représentant de l’ordre.

Wendell est pris dans cette tourmente et subit. On vient de lui confier la garde du fils de sa cousine toxicomane qui est en prison. Comment continuer à travailler avec  un gosse sur les bras ? Comment se débarrasser des amis de son père qui veulent l’entrainer dans des expéditions punitives démentes ? Comment parvenir à nouer un lien avec cet enfant mutique qui à six ans a déjà vécu le pire ? Faire face aux services sociaux, à son patron, à la veuve du garde chasse tué par son père ?  Il a beau faire, l’étau se resserre…

Joe Wilkins écrit remarquablement. Il prend son temps pour installer ses personnages,  puis, crescendo, nous entraine dans une spirale de violence qui contraste avec la poésie du texte tout en entretenant  une intensité dramatique sous-jacente qui tient en haleine jusqu’à la dernière page.

 

Emprunter :  Ces montagnes à jamais

 

 

L’apiculteur d’Alep, de Christy Lefteri

L-Apiculteur-d-AlepCes deux moitiés de grenade, ce beau fruit rouge ouvert que l’on voit sur la couverture du roman,  que veulent-ils nous dire ? Peut-être représentent t-ils ces existences scindées, coupées en deux, à l’image de  celles de Nuri et Afra, ce couple de jeunes syriens condamnés à quitter la Syrie, après la mort de leur fils unique, tué lors d’un bombardement.

Nuri, apiculteur,  Afra, artiste peintre et leur petit Sami, heureux  dans leur vie à Alep sont soudain plongés bien malgré eux dans le chaos de la guerre civile. Quand une déflagration dans leur jardin leur vole la vie de leur enfant, Afra perd la vue et s’enferme dans son immense douleur. Nuri devra la convaincre de partir, il veut rejoindre son cousin à Londres, fuir la barbarie, et tâcher de se reconstruire, d’élever un nouveau rucher peut-être. Il paraît qu’à Londres aussi il y a des abeilles, différentes des abeilles syriennes, mais tout aussi aptes à vous offrir leur miel…

Christy Lefteri, parmi tous les réfugiés qu’elle a côtoyés, lors d’une mission humanitaire dans un camp de réfugiés à Athènes, choisit de nous faire vivre au plus près de ce couple en exil. Elle nous conte les vicissitudes du départ, les espoirs déçus, la cupidité des passeurs, la violence des camps, l’entraide et la solidarité aussi.

Alternant le récit de la vie heureuse à Alep avec les étapes de l’exode, ce long périple incertain semé d’embuches, de violence, de terreur, mais aussi riche d’amour, d’amitié et de fraternité, elle compose un magnifique roman sur la résilience.

Comme  Louis-Philippe Dalembert dans « Mur Méditerranée« , ou encore Fabien Toulmé dans son beau roman graphique « L’Odyssée d’Hakim« , Christy Lefteri apporte au lecteur un éclairage plein d’humanité sur ces personnes qui ont tout quitté, non pas par choix, mais pour tout simplement essayer de rester en vie et de se reconstruire ailleurs.  Ces regards étrangers que l’on croise parfois au détour d’une rue ou au feu rouge, que l’on nomme sans papiers, migrants, réfugiés ou demandeurs d’asile, et nous rappelle juste qu’ils sont avant tout des êtres humains en détresse à la recherche d’une vie plus digne.

Emprunter L’apiculteur d’Alep

 

Paria de Richard Krawiec

14 octopariabre 1967. Une jeune fille de 15 ans : Masha Kucinszki, lycéenne d’origine polonaise est sauvagement assassinée à l’entrée du lycée. Il n’y a aucun témoin, cependant, la police arrête Emmet Turner, un garçon de 15 ans que la presse qualifie de « coloré ».

S’ensuit un grand émoi dans la  petite ville ouvrière du Nord-Est des Etats-Unis. D’abord, des témoignages de compassion affluent pour la famille endeuillée, puis bientôt, c’est un déferlement de haine car le père, submergé, demande qu’on le laisse tranquille. Tous les vieux préjugés remontent alors à la surface. Préjugés racistes, sexistes, sociaux…

Ce fait divers sordide nous est raconté près de 50 ans plus tard par Steward Rome, devenu maire de la ville. Adolescent, il avait été au coeur de ce drame sans avoir jamais été inquiété.  Au fil de son récit, il va dévoiler les implications des uns et des autres, (la sienne, peut-être ?) et va mettre à jour tous les  mécanismes qui ont amené les coupables à commettre cet acte odieux et cruel, et surtout ceux qui leur ont permis de s’en sortir en toute impunité.

« Paria » est un livre fort et dérangeant. D’abord,  pour ce qu’il dit de l’âme humaine, de la trahison, du mensonge, de la couardise, des compromissions… Ensuite parce qu’en révélant sans fard les manipulations dont il a lui-même été capable dans sa jeunesse et même plus tard, dans sa vie d’homme, il nous fait nous interroger, nous, lecteurs, sur nos propres petites lâchetés…

C’est du grand art.

Empruntez Paria

Starlight, de Richard Wagamese

Emmy eStarlightt sa fille WInnie vivent dans une bicoque avec deux hommes violents, deux brutes épaisses qui abusent d’Emmy et la maltraitent. Pour protéger sa fille à qui ils menacent de s’en prendre, elle supporte ces sévices. Mais un jour, la coupe est pleine.  Suite à une énième humiliation, elle assomme ses agresseurs,  met le feu à la maison et prend la fuite.

S’ensuit une cavale désespérée où elles tentent de survivre en commettant des petits larcins dans les fermes, dérobant des vêtements sur les cordes à linge et de quoi se nourrir dans les épiceries. Le but d’Emmy est de protéger sa petite coûte que coûte et de l’éloigner de la violence des hommes…

Sur leur route, elles vont rencontrer Franklin Starlight qui va leur proposer l’hébergement contre du travail.

Quand il n’est pas occupé au travaux de la ferme, cet homme rude et solitaire parcourt la nature sauvage et réalise des clichés d’une incomparable beauté. Petit à petit, avec douceur, il va réussir à gagner la confiance des deux fugitives, les aider à se reconnecter avec leur moi profond en leur faisant approcher au plus près cette faune sauvage qu’il connait si bien. Au fur et à mesure, les blessures vont se refermer, la paix va s’installer et Starlight va leur apprendre l’humanité, comme l’avait fait des années auparavant « Le vieil homme », celui qui l’avait recueilli quand il était enfant.

Ce roman dRichard Wagamese at the Eden Mills Writers' Festival in 2013e Richard Wagamese, indien d’origine amérindienne, est un très beau livre sur la transmission. C’est aussi une très belle histoire de résilence contée dans une langue claire, lumineuse et touchante.

 

                                                  Emprunter : Starlight

Ici n’est plus ici, de Tommy Orange

DouzOrange livree personnages et un auteur en colère…

Pour son premier roman, ce jeune auteur américain de 37 ans d’origine cheyenne nous immerge au coeur de la communauté indienne de la ville d’Oakland. D’une écriture toute aussi vive que son propos, il dégomme un à un tous les clichés éculés que les non-indiens associent systématiquement à son peuple.

Non ! Les indiens ne vivent pas tous dans des réserves ! Non ! Ils ne ressemblent pas tous au géant fou du film « Vol au dessus d’un nid de coucou », pas plus qu’ils ne passent leur temps à fabriquer des attrape-rêves, des ceintures de perles ou des masques ornés de plumes. Ils ne dansent pas en tapant du pied et en criant des borborygmes comme dans les westerns. La majorité des indiens d’Amérique d’aujourd’hui sont des indiens urbains.

Extrait :  » Les villes se forment de la même façon que les galaxies.  Les indiens urbains se sentent chez eux quand ils marchent à l’ombre d’un building. Nous sommes désormais plus habitués à la silhouette des gratte-ciel d’Oakland qu’à n’importe quelle chaîne de montagnes sacrées, au hurlement des trains dans le lointain qu’à celui des loups, nous sommes plus habitués à l’odeur d’essence, de béton coulé de frais et de caoutchouc brûlé qu’à celle du cèdre, de la sauge, voire du frybread – ce pain frit qui n’a rien de traditionnel, comme les réserves n’ont rien de traditionnel ».

Tommy Orange donne la parole à tour de rôle à chacun de ses personnages qui sont tous des descendants d’autochtones. Tous ont en commun une vie difficile et tous se posent la même question : « C’est quoi, être indien à l’heure actuelle en Amérique ? »

Il dresse ainsi le portrait de tout un panel des populations indiennes issues de différentes ethnies. Hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, sang-mêlés, enfants adoptés… Tous sont liés, même sans le savoir, soit par les liens du sang, soit par des évènements antérieurs souvent dramatiques. Les destins se croisent, s’entrechoquent, s’éloignent, pour finalement converger  ensemble vers une apothéose flamboyante qui explose en une inexorable déflagration au grand pow-wow annuel d’Oakland.

Ce roman puissant, plein de « bruit et de fureur » est un implacable plaidoyer contre la volonté de domination d’un peuple sur un autre.  Il est aussi, plus largement un roman moderne de l’histoire amérindienne qui s’inscrit dans la réalité de l’Amérique trumpienne à l’ère d’internet, des jeux vidéo, des drones espions ou encore des imprimantes 3 D susceptibles de rendre possible la fabrication d’une arme en quelques clics…

 

Emprunter Ici n’est plus ici

 

 

 

 

 

Un silence brutal, de Ron Rash

Ouvrir un nouveau roman de Ron rash, c’est un peu comme pousser la portUn silence brutale d’un bon restaurant où l’on a ses habitudes. On se dit que l’on va bien manger mais on se demande toutefois si le chef a ajouté quelques pépites à sa nouvelle carte.

Avec « Un silence brutal », on est sûr que les amateurs du roman noir américain trouveront cette fois encore de quoi surprendre et satisfaire leurs exigeantes papilles.

Dans une bourgade des « Blue Ridge Mountains« , au coeur des Appalaches, Les, un shérif à quelques jours de la retraite, se voit contraint de devoir gérer un conflit entre le vieux Gerald et les Tucker, une famille d’entrepreneurs mercantiles qui a racheté des terres en bordure du parc national pour une bouchée de pain afin d’organiser des parties de pêche pour hommes d’affaire fortunés.

Les Tucker veulent faire arrêter le vieux Gerald, un vieil amoureux de la Nature et des truites sauvages,  arguant que ce dernier se serait livré au braconnage sur leurs terres et aurait empoisonné la rivière avec du kérosène.

Il va sans dire que Les se serait bien passé de devoir prendre parti dans cette affaire, d’autant plus que les évènements se précipitent et qu’il doit aussi chapeauter une descente musclée dans une fabrique de meth… Finalement, ces trois semaines qu’il aurait pu laisser s’écouler tranquillement avant de devoir rendre  son étoile de shérif  vont virer au cauchemar et l’enquête révélera maints petits arrangements, vieilles rancoeurs et autres manigances pas jolies jolies…

Une fois encore, Ron Rash livre un roman âpre et mélancolique  qui nous renvoie l’image d’une Amérique écartelée.  Ces personnages sont  attachants, souvent cabossés, mais ils s’accrochent, se confient, s’entraident face à l’adversité et quelque soit la noirceur du constat,  Ron rash est un auteur qui  fait vibrer et donne de l’émotion, et c’est ce qu’on aime.

 

 

(-> Emprunter Un silence brutal <-)

 

 

 

 

Whiskey de Bruce Holbert

Whiskey 1

1991, près de la réserve indienne de Colville dans l’état de Washington.

Smoker apprend que son ex femme a confié leur fille Bird à une communauté située en pleine cambrousse et de surcroît dirigée par un pasteur bien allumé.  lorsqu’il entreprend de partir la récupérer, il fait tout naturellement appel à Andre, son inséparable frangin qui bien que sachant que Smoker n’a pas son pareil pour aller se mettre jusqu’au cou dans les ennuis n’hésite pas un instant à l’accompagner.

Les deux frères sont de sacrés loustics et comme on peut l’imaginer, l’aventure ne sera ni triste ni de tout repos…

Ce qui est très touchant  dans ce roman c’est la complicité et l’attachement indéfectible que ces deux hommes adultes ont l’un pour l’autre.  L’auteur laisse entrevoir la tendresse sous les manières rudes et les paroles bourrues et il faut peu de temps au lecteur pour entrer en sympathie avec ces deux là.  D’autant plus qu’au fil de leur périple, on découvre leur univers familial, leur enfance, leur vie d’homme, de père, de mari, tout ce qu’ils ont traversé ensemble et qui a scellé pour toujours le ciment de leur fraternité.

L’écriture est puissante, poétique, sobre. L’humour toujours présent, même dans les pires situations.

Très beau moment de lecture donc. Bruce Holbert est un de ces auteurs que l’on inscrit sur sa liste pour surtout ne pas rater la sortie du prochain livre !

Empruntez Whiskey