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Les pondeuses de l’Iowa, de Deb Olin Unferth

Les pondeuses de l'Iowa

Janey, 15 ans,  mène une vie d’ado tout à fait classique avec sa mère à New-York. Mais le jour où celle-ci lui révèle l’identité de son père biologique, dont elle ne soupçonnait même pas l’existence, elle décide de fuguer et hop ! direction l’Iowa, histoire de voir à quoi ressemble ce géniteur et surtout pour punir sa mère de l’avoir maintenue jusqu’à présent dans l’ignorance de cette filiation.

Eh bien, la gamine ne va pas être déçue !  Le père, au chômage, vit dans un appart crasseux en se nourrissant de pizzas surgelées et de bière bon marché :  pas  un modèle de dynamisme…  et surtout, le monsieur ne semble pas particulièrement ravi de voir débouler dans son deux-pièces une ado inconnue trop gâtée et exigeante…

Un évènement imprévu (que je ne peux  divulguer ici, pour vous laisser la surprise) impliquera que Janey doive s’installer définitivement avec son père. Adieu les petites attentions maternelles, la cuisine diététique, les journées shopping avec les copines, et surtout  les rêves d’université et d’accomplissement de soi. Janey va devoir s’assumer. Elle va travailler pour la Fédération des producteurs d’œufs de l’Iowa.

Ce qui est fascinant  dans le roman, c’est  la dichotomie qui s’installe alors dans  l’esprit de la jeune fille. Une narratrice à deux têtes en quelque sorte. Il y a la Janey d’avant et la Janey d’aujourd’hui. Et le tour de force de Deb Olin Unferth est de parvenir à faire coïncider ces deux personnalités de façon très adroite tout en immergeant le lecteur dans une histoire rocambolesque trépidante où il sera à la fois question d’amour, de filiation,  d’entrée dans le monde adulte, ou encore de maltraitance animale, d’engagement et de destin.

Un très agréable instant de lecture.

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VLADIVOSTOK CIRCUS, D’ELENA SHUA DUSAPIN

Elisa Shua DusapinAprès la ville de Tokyo où Elisa Shua Dusapin situait son précédent roman Les billes de pachinko, la jeune auteure suisse d’origine franco-coréenne poursuit son odyssée littéraire et nous emmène cette fois du côté de Vladivostok, gigantesque port de l’Extrême-Orient russe.

Nathalie, toute jeune costumière doit y rejoindre un trio d’acrobates qui prépare un numéro à la barre russe, numéro de haute voltige qu’ils devront présenter au grand concours international de Oulan-Oudé en Sibérie quelques mois plus tard. Elle est chargée de penser,  créer et coudre leurs tenues de scène.

Avec elle, on pénètre  dans les coulisses du monde du cirque, mais  sur la pointe des pieds.

Pas de Mr Royal ici,  de coups de fouet ou de fanfare tonitruante.  Seulement des artistes en plein travail.  Silhouettes mutiques concentrées sur l’équilibre, Anton et Nino, les deux porteurs, ont un seul objectif : assurer la belle Anna pour qu’elle puisse réaliser son rêve de quadruple saut périlleux.

Il y a dans ce récit une atmosphère particulière peuplée de fantômesVladivostok circus et de silences qui maintient le lecteur comme en apesanteur.

L’écriture est d’une simplicité extrême, dépouillée, comme pour laisser toute sa place à la complexité des rapports humains et la mettre en lumière.

Vladivostok Circus est un roman sensible plein de grâce.

 

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Le train des enfants, de Viola Ardone

 

On est à Naples après guerre, dans une famille  pauvre où la mère Antonieta élève seule son unique fils de 7 ans, AmerTrain des enfantsigo, un gamin déluré qui fait le chiffonnier pour aider sa mère à boucler le mois.

Lorsque le PCI (Parti communiste italien) par souci de solidarité décide d’inciter les familles les plus pauvres du sud à envoyer certains de leurs enfants dans le nord pour y être accueillis dans des familles  aisées, Amerigo fera partie du lot en dépit des réticences de sa mère…

Malgré la pauvreté, l’atmosphère est légère et rieuse, les gamins sont insouciants et drôles. Toute la 1ère partie du roman retrace l’enfance à Naples jusqu’au voyage en train.

Lorsqu’ils arrivent à Modène, les petits sont d’abord accueillis dans un grand hangar, où les familles hébergeantes doivent venir les récupérer. C’est le défilé. Amerigo voit tous ces copains et copines du quartier partir les uns après les autres, mais lui, personne ne le choisit. Finalement, c’est Derna qui acceptera de le prendre avec elle.

Derna, c’est une enseignante, une femme seule, éminente membre du parti qui connait bien peu de choses sur la manière de s’occuper des enfants, d’où sa réticence à accueillir Amerigo… Mais bon ! Puisque personne n’en veut, elle le prend avec elle. Chez Derna,  Amerigo a un bon lit, il mange de bons petits plats, et progressivement, ces deux là vont s’apprivoiser. De câlins maladroits en petites attentions, ce qu’elle lui offre est bien plus que le gite et le couvert. Petit à petit, Amerigo pense de moins en moins à Mama Antonieta,  d’autant plus qu’il partage le quotidien de Rosa, la cousine de Derna, mariée à Alcide, facteur de violons.  Une famille unie avec 3 enfants : Rivo, Luzio, et Nario, (Quand on prononce les prénoms d’affilée, cela donne revoluzionario)  avec lesquels il ne tarde pas à se sentir comme frères et sœurs.

A Modène, pour Amerigo, c’est un peu la Dolce Vita. On va à la plage, on mange des glaces, on reçoit des cadeaux le jour de son anniversaire… On ne manque jamais de rien et les adultes sont affectueux avec les enfants. Car, même si Antonieta est une mère aimante, il faut dire qu’elle n’est pas cajoleuse et n’est pas la dernière pour distribuer des taloches… De plus, Alcide initie Amerigo à la fabrication d’instruments et lui donne ses 1ers cours de violon. Lui qui a toujours rêvé du conservatoire est aux anges.

Mais la fin du séjour nordiste approche, les petits napolitains doivent se préparer à rentrer dans leurs familles…

Basé sur des faits historiques et sur des témoignages, Le train des enfants est un roman empreint de beaucoup de justesse et de sensibilité qui aborde des sujets graves sur un ton très léger.

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Patagonie route 203, d’Eduardo Fernando Varela

Patagonie route 203Dans ce road trip surréaliste, on suit Parker, -chauffeur routier solitaire, saxophoniste à ses heures perdues-  qui sillonne les routes secondaires de Patagonie au volant de son vieux camion qui est aussi sa « maison ». Il transporte des cargaisons de contrebande pour une entreprise fantôme et tâche avant tout à passer inaperçu, ce qui lui convient très bien, car l’ami Parker n’est pas franchement du genre à frayer avec son prochain.

Souvent dans un état second, oscillant entre veille et sommeil, abruti par des heures de route non-stop, il se dirige à l’instinct avec ses cartes, son sextant, et parfois quelque information glanée au fil de rencontres improbables dans les bourgades qu’il traverse et qui portent des noms tout aussi insolites que le sont leurs habitants. Aguia Sucia (Eau sale),  Vallemustio (Vallée fanée)  ou encore Saline du désespoir, Mule morte, La pourrie, Indien méchant

De temps en temps, il croise son copain, « un journaliste » qui conduit une vieille guimbarde sans freins. Parfois, le journaliste est à la recherche d’un sous-marin nazi qui aurait coulé au large de la Patagonie, parfois il raconte des légendes de trinitaires cannibales, des histoires de mines abandonnées qui regorgent d’or… Des sornettes qui amusent Parker, mais auxquelles lui, croit fermement. Ils partagent un repas, boivent quelques verres, puis chacun retourne à sa solitude et se donnant d’hypothétiques points de retrouvailles…

Un jour, Parker casse une pièce de son camion et se trouve immobilisé plusieurs jours dans un bled isolé de l’extrême sud, balayé par tous les vents. Livré à la merci d’un garagiste irascible qui s’amuse à le faire poireauter, il se rend dans une fête foraine pour passer le temps et trouver un peu de distraction. C’est là qu’il  va rencontrer la belle Mayten, (la femme de Bruno, le patron du Train Fantôme) dont il va tomber follement amoureux. Mais les itinérants repartent. De ce jour, Parker n’aura de cesse de la retrouver…

Fabuleuse histoire d’amour contée avec humour dans une langue savoureuse, située dans une Patagonie irréelle et onirique. Un joyau du « réalisme magique » dans la lignée de Chatwin, Sepulveda ou Rivera Letellier, avec en toile de fond, une réflexion profonde sur le sens de la vie.  Patagonie route 203 est un roman merveilleux.

 

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No no boy, de John Okada

Après l’attaque de Pearl Harbour en décembre 1941, les Etats-Unis firent interner plus de 200 000 citoyens d’origine japonaise qui vivaient sur le territoire américain. A tous ceux susceptibles de combattre, un questionnaire  était soumis : étaient-ils prêts à s’incorporer dans les forces américaines et renonçaient-ils à obéir à l’empereur du Japon ?

On a surnommé « no no boys » ceux qui ont répondu non à ces deux questions et par là même  refusé l’ allégeance aux Etats-Unis.

Ichiro Yamada, 25 ans, personnage principal et narrateur du roman,  était l’un d’eux.

John Okada s’empare de l’histoire de ce jeune homme alors qu’il est de retour à Seattle, sa ville natale, après 4 années d’enfermement.

Il décrit le difficile retour en ces lieux qui jusque là lui étaient familiers : le campus de l’université où il étudiait pour devenir ingénieur, la petite épicerie familiale de ses parents, les rues, les bars enfumés ou autres salles de jeux où il avait l’habitude de retrouver ses amis…  Mais aux yeux des autres, Ichiro est un traître, un renégat qui a refusé de s’engager pour le pays qui a accueilli sa famille.

La tension est palpable à chaque page et la détresse d’Ichiro, égaré dans cet univers où tout lui est hostile, même au sein de sa propre famille,  nous prend aux tripes. Ostracisme, mépris, incompréhension, violence des réactions à son égard, tout contribue à renforcer la culpabilité et la rage qui l’assaillent. Au fil des rencontres qu’Ichiro fera lors de cette période de tentative de « réintégration » dans une Amérique certes victorieuse, mais profondément stigmatisée, on réalise l’ampleur de sa détresse. Ici,  John Okada met en exergue les difficultés de l’identité plurielle, encore augmentées en période de conflit.

No No boy est un roman composite qui offre une grande richesse de points de vue tout en amenant à une véritable réflexion  sociologique. Mais avant tout, c’est une belle oeuvre littéraire. Le style est sobre et délicat, et le propos résolument moderne.

On ne peut que saluer le travail des Editions du Sonneur d’avoir  traduit et édité en français cet unique roman de John Okada écrit en 1957. Cela nous permet de découvrir un  grand auteur.

 

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Se cacher pour l’hiver de Sarah St Vincent

Après la mort tragique de son mari, Amos,  dans un accident de la Se cacher pour hiverroute dont elle-même a réchappé de justesse, Kathleen s’installe chez sa grand-mère, dans un petit village de Pennsylvanie, au coeur des Blue Ridge Montains.

Kathleen est une jeune femme solitaire qui souffre en silence. Blessée dans son corps, elle est aussi meurtrie à l’intérieur. Intuitivement, elle ressent qu’on lui reproche d’être en vie, tandis qu’Amos, l’ami, le frère, le fils, manque si cruellement. Alors, elle s’isole, s’enferme sur elle-même et s’épuise au travail.

Elle n’a plus de lien social, si ce n’est sa relation d’amitié avec Martin, le gérant du snack où elle est serveuse, et Beth, l’amie d’enfance, dont l’époux, militaire est en mission en Irak.

Un jour, Daniil, qui dit venir d’Ousbekistan,  pousse la porte du snack… Manifestement, c’est un homme traqué. Que fuit-il ? Quelque chose ou quelqu’un ? Son passé ?

Au fil des rencontres, ces deux solitudes qui ont bien peu de choses en commun, si ce n’est de vivre dans l’ombre,  vont se livrer l’un à l’autre et de confidences en confidences, on découvrira le terrible secret que chacun cache au plus profond de lui-même.

Se cacher pour l’hiver est un très beau roman noir sur fond de nature glacée.

 

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Sale bourge, de Nicolas Rodier

Premier roman de Nicolas Rodier, « Sale bourge » nous entraîne dans une spirale infernale de  violence au sein d’une famille bourgeoise des années 8rodier0.

A l’ouverture du roman, Pierre a une petite trentaine d’années. Il sort du tribunal où il vient d’être condamné pour violence conjugale :  4 mois avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve de 18 mois et d’une injonction de soins.

Pourtant, Pierre aimait et aime toujours sa femme. De toutes ses forces, il a lutté, poings serrés dans les poches, pour ne pas céder à ces pulsions irrépressibles qui lui donnaient une furieuse envie de cogner.  Mais rien n’y a fait. Il a commis l’irréparable.

L’auteur revient alors sur la vie de Pierre. Son enfance, son adolescence, sa jeunesse. Avec distance, presque avec froideur, il raconte la maltraitance. Les humiliations, les coups,  les sévices, qui ont fait de lui un individu bancal et incapable de contrôle.  Cette violence, somme toute devenue banale, exercée sur lui et ses frères et soeurs par une mère hystérique et dépressive.

Il dit aussi  la passivité du père, l’indifférence, le consentement de l’entourage familial. Il dénonce les valeurs réactionnaires, le racisme, l’homophobie, le mépris des petites gens… Tout cet environnement délétère qui a contribué à inscrire au plus profond de lui la brutalité et la violence comme modes de fonctionnement.

Certes, on pourrait reprocher à l’auteur d’ériger son personnage en victime et de le dédouaner de toute responsabilité. Mais il n’en est rien, car jamais il ne se prononce. Il ne fait que décrire, décortiquer par le menu un système éducatif barbare exacerbé par la fragilité psychologique de la mère.

Les phrases sont courtes.  L’écriture simple et factuelle rend compte sans jamais être démonstrative. C’est sûrement la grande force de petit livre  puissant qui vient s’inscrire au rang des grands romans sur l’enfance difficile, au même titre que « Vipère au poing » d’Hervé Bazin   ou « Enfance » de Nathalie Sarraute.

 

 

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