Tous les articles par Marie-Thérèse

Le dernier syrien d’Omar Youssef Souleimane

Nous voilà en mars 2011, à Damas, au coeur de la jeunesse syrienne en pleine contestation du pouvoir en place. Tous les espoirs sont encore permis. Joséphine, Youssef, Khalil, Mohammad s’aiment, résistent, s’engueulent, se réconcilient. Bref, tous rêvent d’un avenir meilleur.

Le roman dLe dernier Syrien O Y Souleimaneébute comme une conte moderne (que l’on espérerait féerique).

Le ton est léger, enthousiaste, presque trop. Les personnages sont solaires, leur jeunesse est éclatante. L’on ne peut s’empêcher de se demander à part soi :  « Quand la guerre va-t-elle arriver? ». On a juste oublié qu’avant la guerre, s’est tenue une répression d’envergure. C’est ce vers quoi s’achemine le récit. L’enchainement de l’histoire nous guide inexorablement de l’espoir à la tragédie, de l’éclat au trou noir.

Malgré cela, la fin est ouverte sinon lumineuse du moins libérée par la puissance de l’imaginaire (encore et toujours…).

L’auteur sait de quoi il parle : Omar Youssef Souleimane a pris part aux manifestations de 2011, il a dû quitter la Syrie. Il vit en France depuis 2012 et écrit en français, dans une langue remarquable de maîtrise.

A voir : un entretien d’Omar Youssef Souleimane

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Un automne de Flaubert d’Alexandre Postel

Ce roman revient sur le séjour breton de Flaubert, alors en plein désarroi créatif et matériel (la mauvaise gestion de ses biens le conduit au bord de la ruine). Un automne de Flaubert A Postel

Nous sommes en 1875 et Flaubert se sent vieilli, usé et à bout d’inspiration. Son tempérament mélancolique est en passe de prendre le dessus. Même les bons conseils de sa grande amie George Sand, ne lui sont d’aucun secours.

Il décide de partir pour Concarneau : le souvenir agréable d’un ancien séjour, lorsqu’il était plus jeune, lui laisse à penser que c’est la meilleure solution à ses maux. Flaubert se trouve avec deux amis scientifiques et il partage son temps entre bains de mer, balades et repas pantagruéliques.

A la faveur du départ de ses compagnons, le grand Gustave parvient à rédiger un des Trois contes : La légende de Saint Julien l’Hospitalier.

Que l’on soit familier ou pas des écrits de Flaubert, ce roman en intéressera plus d’un. Il permet d’approcher l’humanité d’un écrivain, de percevoir sa façon d’être au monde, et d’appréhender le combat qu’il doit mener avec les aléas de son énergie créatrice. La subtile réussite d’Alexandre Postel se tient justement ici : il nous donne à voir l’imagination de Flaubert à l’oeuvre. On gardera longtemps présents en mémoire les remarquables descriptions des rêves de Flaubert… rêves forcément inventés par Postel !

Alexandre Postel nous amène quasi sur l’épaule de Flaubert. Une fois ce livre refermé, nous voilà avec l’envie irrépressible de nous précipiter dans la lecture ou la relecture de Flaubert.

Un automne de Flaubert vient de recevoir le prix Cazès (16 mars 2020).

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kinsky

Le bosquet d’ Esther Kinsky

A l’heure où l’Italie est inaccessible, le dernier roman de l’autrice allemande Esther Kinsky nous offre une promenade bucolique dans la péninsule. Son texte est composé de fragments impressionnistes qui sont autant de regards posés sur la nature italienne.

La narratrice est en deuil : elle vient de perdre son compagnon avec qui elle avait prévu de faire ce voyage au sud.

Ses promenades fournissenLe bosquet E Kinskyt l’occasion d’évocations et de souvenirs : le livre est un hommage aux disparus. L’Italie est un pays familier pour elle car visité depuis l’enfance, en famille. Trois parties correspondent aux trois lieux visités (ou re-visités) : Olevano, Chiavenna et Comachio. Ses pas la conduisent dans des cimetières plus ou moins remarquables ou sur des sites fréquentés des années auparavant avec son père, passionné d’archéologie. Là, flanquée de son appareil  photo, elle conserve les traces de ce qui a été, et… elle écrit. Elle note : « J’étais de nouveau en un lieu sur lequel je pouvais poser des mots ».

Ce « roman de terrain » (le genre est noté sur la page de titre) est dense et s’apprivoise au fil de la lecture.

La description minutieuse des lieux donne à l’écriture une dimension contemplative et sensuelle. Pour faire court : la vie est en permanence en face ou contre la mort.

Pourtant, le voyage en Italie ne sera pas une consolation pour la protagoniste, mais il en reste pour nous lecteur, un grand moment de littérature (et d’art aussi).

Il faut adresser un grand coup de chapeau au traducteur Olivier Le Lay qui a su trouvé les mots justes dans notre langue pour rendre sensible la plume singulière d’Esther Kinsky.

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Et tournera la roue de Selahattin Demirtas

Voici presque deux ans, grâce à l’éditrice Emmanuelle Collas, nous avons pu découvrir les textes de l’écrivain kurde de Turquie Selahattin Demirtas. Il s’agissait de  L’Aurore – un  recueil de nouvelles – salué par la critique et couronné de plusieurs prix (prix Montluc Résistance et liberté, prix Lorientales 2019).

Et tournera la roue

C’est donc avec fébrilité que nous avons ouvert son deuxième  recueil de nouvelles paru l’automne dernier : Et tournera la roue.
Selahattin Demirtas se penche à  nouveau sur des vies ordinaires et compose un portrait kaléidoscopique d’une partie de la société turque. Son écriture limpide donne une voix aux gens simples, parfois précaires, et nous embarque au plus près des personnages.

A aucun moment, il ne fait allusion à sa condition de prisonnier. Pourtant, Selahattin Demirtas est incarcéré dans la prison d’Edirne depuis novembre 2016 : avocat des droits humains, il est le leader  du HDP, parti d’opposition pro-kurde. Il encourt une peine de 183 ans de réclusion.

C’est dans une cellule qu’il est devenu écrivain. La littérature est sa résistance, sa liberté.

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La marcheuse de Samar Yazbek

Samar Yazbek nous offre avec La marcheuse non seulement une performance littéraire, mais aussi la manière la plus subtile de nous immerger dans la réalité de la guerre en Syrie : celle de la fiction.

Rima est adolescente, elle nous dit son histoire depuis la Syrie. Elle s’adresse en effet directement à nous, lecteur. Le ton est familier :  elle nous tutoie, nous sommes définitivement à ses côtés.

Extrait : « Plus tard, j’essaierai de t’expliquer ce que signifie la faim, mais vu que j’essaie de te présenter mon récit de la manière la plus structurée que possible, je vais laisser de côté cette sensation qui ressemble à un triangle ».

Dans ce récit qui emprunte les chemins du conte, on apprend comment elle a perdu l’usage de la parole un jour de fuite où, rattrapée par un passant, elle s’est trouvée dans l’incapacité de crier. Elle décrit sa capacité singulière à marcher sans pouvoir s’arrêter. C’est pourquoi sa mère, puis son frère la maintiennent attachée.

C’est donc muette et entravée que Rima nous dit tout de la guerre : du bruit des bombardements, des odeurs et des couleurs des attaques chimiques. Elle est seule dans la partie assiégée de la Ghouta, coincée dans une espèce de souterrain où l’air se fait rare.

RimaMarcheuse Yazbek tire son énergie vitale de la littérature : elle a dévoré (entre autre) Le petit Prince, et Alice au pays des merveilles dans la bibliothèque de l’école où sa mère faisait le ménage.  Dans son adresse au lecteur, elle  décrit ses planètes  secrètes et ses sensations d’être démesurément grande dans un petit espace. On comprend assez vite qu’il s’agit pour elle de conter pour ne pas mourir…

Nous voici donc pauvre lecteur coincé dans ce récit magnifique et désespéré, impuissant devant la  souffrance de Rima – qui est celle de la Syrie.

Lire ce roman requiert quelque effort,  c’est vrai et l’on ressort de sa lecture assez ébranlé. Mais il appartient à la littérature de venir parfois nous secouer et nous ouvrir les yeux.

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Revenir à Palerme de Sébastien Berlendis

Revenir à PalermeSébastien Berlendis nous a fait le plaisir d’une rencontre autour de son dernier roman Revenir à Palerme à l’occasion de la Nuit de la lecture, ce samedi 19 janvier dernier. Une fois de plus, avec ce 4e livre, il donne forme à ses obsessions : l’Italie, l’été, le désir.

De quoi est-il question ? Le narrateur retourne à Palerme huit ans après y avoir séjourné en compagnie de Délia. Installé dans un palais promis à la destruction, ses promenades dans la ville explorent les territoires du souvenir, du désir dans la lumière de l’été. Les vieilles photos et les séances de cinéma rythment le récit. C’est une évocation de l’ambiance et du  paysage mental de la relation amoureuse perdue.

A l’évidence,  Sébastien Berlendis suit une ligne ou une trace – appelons cela comme on veut – le fait est qu’il construit une oeuvre cohérente, exigeante et accessible.

Au cours de cette rencontre mémorable, Sébastien Berlendis nous a dit sa préoccupation du lecteur, à chaque étape de l’écriture.  En effet, même si Revenir à Palerme fait la part belle à l’intimité, les mots, les situations font écho à l’imaginaire du lecteur.

Que l’on soit familier de l’écrivain, ou pas,  ce roman est une belle occasion de découvrir ou retrouver cette plume légère, délicate et pourtant si dense en émotions.

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Ave Maria de Sinan Antoon

Voici un livre nécessaire à la compréhension de quelques difficultés du monde.
La scène, se tient à Bagdad à l’automne 2010 ; les 2 protagonistes Youssef et Maha sont tout deux chrétiens.

Youssef héberge sa nièce Maha, et le mari de celle-ci depuis que le quartier où le couple vivait subit régulièrement des attaques à la voiture piégée.
Youssef malgré la violence du quotidien refuse de quitter l’Irak et n’a de cesse d’expliquer à sa nièce que la cohabitation entre communautés a été possible, avant. Pour Maha, l’issue, l’espoir c’est le départ. Le récit commence avec cette remarque ordinaire qu’elle lance à son oncle : « Tu vis dans le passé, mon oncle ! »

Chacun va traverser la journée qui suit en s’interrogeant sur l’Irak,  sur sa propre vie et sur ses choix. Youssef se replonge effectivement dans son passé pour comprendre la remarque de Maha et espère que le soir venu, tous deux seront réconciliés. En effet, ce dimanche 31 octobre 2010 est particulier : une messe anniversaire est célébrée pour Hinna, la soeur de Youssef, décédée 7 ans auparavant. Maha quant à elle se livre à une introspection douloureuse dont elle espère également sortir à l’occasion de la célébration.

Mais ce dimanche-là ne sera pas celui de réconciliation.

Sinan Antoon n’a pas choisi cette date au hasard…

Sinan-Antoon

On l’a compris l’histoire familiale  se fracasse dans l’histoire du pays et particulièrement dans celle des chrétiens d’Orient. Et au risque de froisser légèrement l’auteur qui affirme : »La littérature n’est pas là pour expliquer les maux d’une société. Elle n’existe que par elle-même. » ce texte littéraire-là permet de s’en approcher.

L’écriture et la construction du roman sont subtiles : Antoon choisit d’entrelacer récit à la première personne : c’est la parole de chaque personnage ; et récit à la troisième personne. Ce qui fait cohabiter avec élégance l’intime et le dehors.  Sa grande connaissance de la poésie, comme lecteur, traducteur et poète confère à ce cours roman une densité remarquable qui nous amène à envisager sa lecture obligatoire.

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