Tous les articles par Marie-Thérèse

La marcheuse de Samar Yazbek

Samar Yazbek nous offre avec La marcheuse non seulement une performance littéraire, mais aussi la manière la plus subtile de nous immerger dans la réalité de la guerre en Syrie : celle de la fiction.

Rima est adolescente, elle nous dit son histoire depuis la Syrie. Elle s’adresse en effet directement à nous, lecteur. Le ton est familier :  elle nous tutoie, nous sommes définitivement à ses côtés.

Extrait : « Plus tard, j’essaierai de t’expliquer ce que signifie la faim, mais vu que j’essaie de te présenter mon récit de la manière la plus structurée que possible, je vais laisser de côté cette sensation qui ressemble à un triangle ».

Dans ce récit qui emprunte les chemins du conte, on apprend comment elle a perdu l’usage de la parole un jour de fuite où, rattrapée par un passant, elle s’est trouvée dans l’incapacité de crier. Elle décrit sa capacité singulière à marcher sans pouvoir s’arrêter. C’est pourquoi sa mère, puis son frère la maintiennent attachée.

C’est donc muette et entravée que Rima nous dit tout de la guerre : du bruit des bombardements, des odeurs et des couleurs des attaques chimiques. Elle est seule dans la partie assiégée de la Ghouta, coincée dans une espèce de souterrain où l’air se fait rare.

RimaMarcheuse Yazbek tire son énergie vitale de la littérature : elle a dévoré (entre autre) Le petit Prince, et Alice au pays des merveilles dans la bibliothèque de l’école où sa mère faisait le ménage.  Dans son adresse au lecteur, elle  décrit ses planètes  secrètes et ses sensations d’être démesurément grande dans un petit espace. On comprend assez vite qu’il s’agit pour elle de conter pour ne pas mourir…

Nous voici donc pauvre lecteur coincé dans ce récit magnifique et désespéré, impuissant devant la  souffrance de Rima – qui est celle de la Syrie.

Lire ce roman requiert quelque effort,  c’est vrai et l’on ressort de sa lecture assez ébranlé. Mais il appartient à la littérature de venir parfois nous secouer et nous ouvrir les yeux.

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Revenir à Palerme de Sébastien Berlendis

Revenir à PalermeSébastien Berlendis nous a fait le plaisir d’une rencontre autour de son dernier roman Revenir à Palerme à l’occasion de la Nuit de la lecture, ce samedi 19 janvier dernier. Une fois de plus, avec ce 4e livre, il donne forme à ses obsessions : l’Italie, l’été, le désir.

De quoi est-il question ? Le narrateur retourne à Palerme huit ans après y avoir séjourné en compagnie de Délia. Installé dans un palais promis à la destruction, ses promenades dans la ville explorent les territoires du souvenir, du désir dans la lumière de l’été. Les vieilles photos et les séances de cinéma rythment le récit. C’est une évocation de l’ambiance et du  paysage mental de la relation amoureuse perdue.

A l’évidence,  Sébastien Berlendis suit une ligne ou une trace – appelons cela comme on veut – le fait est qu’il construit une oeuvre cohérente, exigeante et accessible.

Au cours de cette rencontre mémorable, Sébastien Berlendis nous a dit sa préoccupation du lecteur, à chaque étape de l’écriture.  En effet, même si Revenir à Palerme fait la part belle à l’intimité, les mots, les situations font écho à l’imaginaire du lecteur.

Que l’on soit familier de l’écrivain, ou pas,  ce roman est une belle occasion de découvrir ou retrouver cette plume légère, délicate et pourtant si dense en émotions.

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Ave Maria de Sinan Antoon

Voici un livre nécessaire à la compréhension de quelques difficultés du monde.
La scène, se tient à Bagdad à l’automne 2010 ; les 2 protagonistes Youssef et Maha sont tout deux chrétiens.

Youssef héberge sa nièce Maha, et le mari de celle-ci depuis que le quartier où le couple vivait subit régulièrement des attaques à la voiture piégée.
Youssef malgré la violence du quotidien refuse de quitter l’Irak et n’a de cesse d’expliquer à sa nièce que la cohabitation entre communautés a été possible, avant. Pour Maha, l’issue, l’espoir c’est le départ. Le récit commence avec cette remarque ordinaire qu’elle lance à son oncle : « Tu vis dans le passé, mon oncle ! »

Chacun va traverser la journée qui suit en s’interrogeant sur l’Irak,  sur sa propre vie et sur ses choix. Youssef se replonge effectivement dans son passé pour comprendre la remarque de Maha et espère que le soir venu, tous deux seront réconciliés. En effet, ce dimanche 31 octobre 2010 est particulier : une messe anniversaire est célébrée pour Hinna, la soeur de Youssef, décédée 7 ans auparavant. Maha quant à elle se livre à une introspection douloureuse dont elle espère également sortir à l’occasion de la célébration.

Mais ce dimanche-là ne sera pas celui de réconciliation.

Sinan Antoon n’a pas choisi cette date au hasard…

Sinan-Antoon

On l’a compris l’histoire familiale  se fracasse dans l’histoire du pays et particulièrement dans celle des chrétiens d’Orient. Et au risque de froisser légèrement l’auteur qui affirme : »La littérature n’est pas là pour expliquer les maux d’une société. Elle n’existe que par elle-même. » ce texte littéraire-là permet de s’en approcher.

L’écriture et la construction du roman sont subtiles : Antoon choisit d’entrelacer récit à la première personne : c’est la parole de chaque personnage ; et récit à la troisième personne. Ce qui fait cohabiter avec élégance l’intime et le dehors.  Sa grande connaissance de la poésie, comme lecteur, traducteur et poète confère à ce cours roman une densité remarquable qui nous amène à envisager sa lecture obligatoire.

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Maudit soit l’espoir de Burhan Sönmez

Ce titre en forme d’imprécation est trompeur. Une fois ce somptueux roman refermé, ce qui reste est bien l’espérance de lendemains plus clairs.

Maudit soit l'espoir

L’argument est simple et terrible : quatre hommes sont enfermés dans des geôles turques. Régulièrement l’un d’entre eux est emmené pour être torturé. Chacun est dans l’attente de la prochaine fois.

Burhan Sönmez use d’un art du récit abouti (et splendide) pour suivre ces quatre prisonniers qui racontent des histoires. Chaque chapitre est un jour et… un récit différent : il y en a dix qui s’enchaînent et se nourrissent du précédent. Les personnages quant à eux se révèlent au fil du partage de leurs petites et grandes histoires. On s’évade avec eux sur une terrasse inventée pour manger un festin tout aussi inventé, soudain, on a la faiblesse de croire qu’ils sont enfin libres… C’est faux : ils sont toujours dans une cellule d’un mètre sur deux.

La tradition orale se mêle aux références littéraires : se croisent les Mille et une nuits (bien sûr), Moby Dick, les Frères Karamazov et évidemment le Decameron.

Mais ici la ville n’est pas Florence, mais Istanbul, une Istanbul fantasmée, détestée ou adorée, à la fois fascinante et inquiétante : c’est elle le personnage principal (d’ailleurs le titre original est Istanbul Istanbul).

L’auteur vit à présent en Turquie après un exil de dix ans en Grande-Bretagne, comme il le dit humblement : »Moi je veux rester et parler »(in ledevoir.com)

Burhan Sônmez

 

 

 

 

 

La lecture de ce roman est exigeante : c’est un livre qui se mérite, mais quel bonheur de littérature ! Il faut saluer ici  (et remercier chaleureusement) le travail de la traductrice Madeleine Zicavo qui  permet d’accéder à ce beau texte. Maudit soit l’espoir a obtenu le prix de la Fondation Václav-Havel.

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Sucre Noir de Miguel Bonnefoy

Sucre-noir-BonnefoySucre noir, le dernier roman de Miguel Bonnefoy nous met dans une situation délicate. L’atmosphère de ce beau roman est encore si présente que l’envie nous vient de tout dévoiler des détails de l’intrigue et des états d’âme des personnages. Tout dire pour prolonger la magie de la lecture… Mais restons discret.

Il est question d’un trésor, que plusieurs personnages cherchent ; pourtant un seul le trouvera, par hasard. Il est question d’amour entre Severo Bracamonte (l’un des chercheurs de trésor) et Serena Otero (l’héritière d’une plantation de cannes à sucre). Il est question d’histoires familiales, de développement économique et de catastrophes…

Tout cela se déroule en Amérique du sud, dans un pays inventé pour l’occasion où se retrouvent imaginaire, poésie et magie des récits traditionnels. Bref, ce livre est un régal et figure pour nous parmi les belles  surprises de cette rentrée littéraire 2017.

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Belle d’amour de Franz-Olivier Giesbert

Belle d'amourContrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre, ce roman n’est pas une histoire à l’eau de rose. Bien au contraire !

Franz-Olivier  Giesbert écrit « son » histoire des croisades. Enfin,  des deux croisades de Louis IX : la septième et la huitième tout en ayant un regard sur aujourd’hui. Le récit se déroule donc principalement de 1248 à 1270 avec quelques passages contemporains.

Olivier, le narrateur, vit aujourd’hui à Marseille, il enseigne à l’université d’Aix-en-Provence comme spécialiste de l’Islam et du Moyen Age. Au cours de ses recherches il « tombe » sur Tiphanie Marvejols, une jeune femme embarquée dans la suite de Louis IX. Il décide  d’en faire un personnage de roman.  Il faut dire que le destin de cette femme est unique : bourrelle (féminin de bourreau), herboriste, et cuisinière elle finira emprisonnée rattrapée par l’Inquisition. L’occasion de découvrir – avec ou sans stupeur –  que son départ pour la croisade n’était pas si improvisé…

Olivier prétend écrire sous la dictée de Tiphanie, pourtant, c’est bien lui qui tient les rênes du récit ; notamment quand il s’agit de fournir quelques informations strictement historiques que son héroïne ne peut pas connaître.  Rien ne nous est épargné de la rudesse de l’époque  : celle des hommes, celle des combats et rien non plus de la violence faite à cette femme si belle.

On sent bien que l’écrivain Giesbert s’amuse…  En particulier avec la langue : Mr F.O.G. truffe son texte de chativaille, bougreries ou pesance dont la traduction est donnée en bas de page.

La vertu de ce texte parfois un peu rocambolesque (mais c’est voulu!) est de susciter notre intérêt pour l’histoire des croisades sur un mode plutôt insolite. Selon Giesbert, le thème doit aussi nous inciter à réfléchir sur aujourd’hui.

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A conserver précieusement de Ludmila Oulitskaïa

La grande écrivaine russe qu’est Ludmila Oulitskaïa nooulitskaïaus offre avec A conserver précieusement un texte insolite qui est à la fois une porte d’entrée dans son oeuvre – pour qui ne la connaît pas encore – et aussi un objet englobant son univers, ses références pour qui l’a déjà lu.

Objet est le terme adéquat car Ludmila Oulitskaïa commence ce récit par l’inventaire d’une boîte à chaussures (faisant office de vide-poches) dans laquelle elle entassait un sérieux bazar qu’elle nomme « précieux bric-à-brac ». Elle s’en débarrasse et note : « J’ai jeté à la poubelle ces trésors parfaitement inutiles. J’ai cru pendant un instant que j’étais délivrée de mon passé et qu’il ne me tenait plus à la gorge. Eh bien pas le moins du monde! Je me souviens de tous les petits riens que j’ai jetés – de tous, sans exception. »

A A conserver précieusementpartir de cette introduction Oulitskaïa va, non pas dérouler le fil des souvenirs (ce serait trop simple !) mais assembler tout ce qui compte pour elle en terme d’engagements, d’expériences, d’influences. Le terme le plus adéquat serait plutôt « rassembler » car ce qui nous est donné ici est bien un rassemblement de textes divers : articles de journaux, points de vue et réflexions sur ses proches mais aussi sur elle-même.
A conserver précieusement est une grande leçon de vie, d’humilité et une réponse à la question (au cas où on la poserait !!!) : à quoi sert un artiste ?

Empruntez A conserver précieusement