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Le monde n’existe pas

Le monde n'existe pasTout d’abord il y a cette image immense, écrasante qui s’affiche sur les écrans de Times Square à Manhattan New-York, irréelle, et qui ne coïncide pas avec sa réalité à lui, ses souvenirs  : Ethan Shaw accusé d’être le violeur et le tueur de la jeune mexicaine Clara Montes 16ans.

Cet ami d’enfance, qu’il a connu adolescent dans la petite bourgade de Drysden au Colorado. La Star du lycée de Franklin, le demi-dieu, capitaine de l’équipe de Football, meilleur joueur de tennis, adulé par les filles et admiré par les garçons.

Adam Vollmann, journaliste au New Yorker, en est convaincu  : Ethan est le coupable idéal pour des médias déjà chauffés à blanc par une série de faits divers qui ont traumatisé l’Amérique. Un pays devenu fou et affligé par une «  épidémie de défiance et de haine  ».
Il connaît l’appareil médiatique et observe le traitement de l’affaire en toute lucidité.
S’il peut avoir des doutes sur la culpabilité de l’homme, l’étrange image d’Ethan qui surgit des écrans lui est intolérable  : elle relève de la fiction.

Armé de cette conviction, et malgré le scepticisme de son rédacteur en chef, il retourne dans la morne ville de Drysden.

Sur le terrain l’enquête s’annonce difficile  : nulle  trace du fantôme d’Ethan Shaw. Les témoins se contredisent.  Les souvenirs et le présent se télescopent.  Vollmann se rend plusieurs fois chez la mère de la victime, .  Il interroge la femme d’Ethan Shaw,  visionne les kilomètres d’images de la vie à Drysden qu’enregistre un habitant obsessionnel.

Tous semblent avoir anticipé sa venu en livrant son numéro d’acteur amateur  :le scénario semble rôdé d’avance. Les anciens «  amis  » de l’assassin n’ont d’ailleurs pas changés  : ils sont toujours aussi dangereux. Ethan Shaw lui même, laisse apparaître sa frêle silhouette adolescente dans les rues nocturnes de la ville sous les yeux hallucinés de notre enquêteur.

Ce livre est bien plus qu’un simple roman policier.

Adam s’interroge beaucoup sur la réalité de ce qu’il découvre et de ce que les médias racontent. Après tout il est journaliste au New Yorker, une véritable institution pour la profession.

En bon enquêteur fouineur on le suit parcourir un Net dévoyé de Fake news soumis aux diktats des télévisions, des journaux et surtout des réseaux sociaux. Un «  ver  » monstrueux affamé par une course à l’audience de plus en plus folle.

Un univers dans lequel  les mensonges sont démultipliés par des photos montages et«  des fermes à clics  » . de plus en plus sophistiqués.

En résulte une information vide de sens, qui tourne en boucle jusqu’à créer sa propre fiction.

Où s’arrête la réalité  ? Quand débute la fiction  ? Tels sont les vrais sujets de ce roman.

Pour cela Fabrice Humbert n’hésite pas à déployer de passionnantes réflexions autour de la fiction en littérature et au cinéma. Les références sont nombreuses du  mythe d’ Oedipe à Citizen Kane en passant par Matrix.

La fiction  comme instrument de communication efficace en démocratie mais aussi parfois  salutaire antidote aux sirènes des régimes dictatoriaux.

L’imaginaire hollywoodien,   très présent,   devient un monde en soi.

On pense à Twin Peaks  : les frontières se brouillent, vérité et mensonge deviennent les deux faces d’une même pièce.

Le retour à Drysden est une véritable quête pour notre journaliste: L’homme a des comptes à rendre avec un douloureux passé. Il porte en lui une blessure, une honte, une tare qu’il n’a pas su assumer.

Adam Vollmann s’appelait Christopher Mantel et sa rencontre avec Ethan Shaw a bouleversé sa vie. L’éphèbe l’a considéré lui, le faible l’intellectuel, le déviant harcelé par la meute des ploucs du Campus : «  Le demi dieu  » a regardé le «  chétif pédé  ».

Les souvenirs, les sensations retrouvées ressurgissent à chaque coin de rues, l’air devient bientôt irrespirables et la petite ville à nouveau détestable. Très vite les peurs ressurgissent, notre homme éprouve les mêmes sentiments que l’adolescent fragile tapi en lui  : Adam Vollmann le New-Yorkais s’est métamorphosé pour oublier Christopher Mantel.

Les deux images se superposent régulièrement au cours de l’enquête journalistique notamment lorsque ressurgissent les anciennes connaissances que notre narrateur tente d’auditionner.

Qui était cette Clara Montes  ? Qu’est devenu Ethan Shaw  ?
Des questions obsédantes qui vont permettre à Adam Vollmann malgré les nombreuses menaces et intimidations de poursuivre envers et contre tout son enquête et d’aboutir à des découvertes de plus en plus étranges.

Empruntez Le monde n’existe pas

Ecoute la ville tomber de Kate Tempest

Kate TempestDe Kate Tempest, Je ne connaissais que la chanson « Europe is lost  » impitoyable réquisitoire de l’état déliquescent de nos sociétés européennes.

Aussi j’étais assez impatient de découvrir son nouveau roman : je n’ai pas été déçu !

Au cœur de la nuit Londonienne Becky, Harry et Leon s’échappent en voiture  emportant avec eux « une valise pleine de pognon qui trône sur la banquette aussi repue et grassouillette qu’un nourrisson ».  Pourquoi fuient-ils ?

L’auteure parvient à ménager le suspens puisqu’elle prend le temps tout au long du récit de revenir sur la vie de chacun d’eux.

Becky d’abord jeune serveuse à l’occasion masseuse, prête à tous les  sacrifices  pour réaliser son rêve : se réaliser en  tant que chorégraphe.

Ensuite Harry de son vrai nom Harriette, véritable garçon manqué à la double vie professionnelle : côté pile une cadre des ressources humaines, côté face dealeuse de cocaïne avec son garde du corps et ami d’enfance Leon.

On s’attarde également sur Pete, petit frère d’Harry  qui rumine à   satiété sa vie de looser.

Ce long flash back est l’occasion pour Kate Tempest de nous décrire une galerie de personnages gravitant dans l’environnement familial de nos trois protagonistes.

J’ai été emporté par le souffle Lyrique et la poésie métaphorique  de Kate Tempest.  Elle parvient à restituer les silences pesants, les non dits assourdissants. Les intériorités des personnages s’entrechoquent sans réellement parvenir à cohabiter : d’où les énormes frustrations ressenties.

L’une des grandes habiletés de la composition de ce roman réside dans la  mise en perspective permanente des généalogies familiales. Chaque personnage emporte avec lui les fantômes d’un passé beaucoup trop encombrant dont il ne sait bien souvent que faire. Ainsi Becky s’empêtre  à revivre les schémas parentaux dans ses rapports avec Peter et Harry  ce qui provoque des relations assez détonantes dans tous  les sens du terme.

La romancière sait aussi jouer avec les  registres littéraires. A cet égard le bouquet final de l’anniversaire de Pete se révèle particulièrement efficace. Une scène d’hystérie collective digne des plus grandes comédies anglaises.

On est touché par l’obstination, la volonté farouche de nos héroïnes : elles creusent coûte que coûte leurs sillons : Becky malgré la lourde filiation reste obsédée à se prendre en main,  Harry , sur le fil du rasoir,  et malgré les risques encourus,  n’hésite pas une seule seconde à s’affranchir de la légalité.

Pete  quant à lui est d’autant plus attachant qu’il a conscience de s’être perdu de vue alors qu’il avait dans son enfance toutes les cartes en mains pour briller en société.

Ces soifs d’absolu sont d’autant plus fortes qu’elles s’expriment dans une société anglaise à la dérive, encline à la guerre de tous contre tous, qui craque sous toutes ses coutures. Une société où l’on se drogue non plus pour s’évader mais pour rester debout. Où la vie sociale nocturne cède la place à la superficialité des mondanités professionnelles.

Un roman palpitant sans concession dont on ressort essoré par la transe et le rythme de l’écriture.

Ecoute la ville Tomber

 

Empruntez Ecoute la ville tomber

 

 

Mets le feu et tire-toi de James Mc Bride

James Mc BrideAvec la quatrième couverture on était déjà averti : « plus de deux cents millions d’exemplaires vendus, 320 albums enregistrés dont 16 ont été des hits 45 disques d’or».

James Brown, nom mythique, une légende, le pape de la soul, on croule sous les qualificatifs…!

Mais connait-on réellement le personnage ? Peut-on vraiment le décrire ?

En se lançant sur sa trace, James Mc Bride nous l’affirme d’emblée : Il ne recherche pas la vérité absolue, mais simplement démêler le vrai du faux essayant de brosser un portrait à hauteur d’homme. Une tâche d’autant plus ardue que la légende a été entretenue par James Brown lui-même. L’homme a en effet passé sa vie à se cacher,  obsédé qu’il était à ne pas révéler ses sentiments.

Le défi est considérable : On ne compte plus les documentaires consacrés au personnage et dans le marigot des escrocs, nombreux sont les candidats disposés à vendre la belle histoire, le scoop inédit.

L’écrivain lucide et honnête n’omet pas de nous confier qu’il agit avant tout par intérêt : il a besoin d’argent et répond à une commande de son éditeur. James Mc Bride est noir et musicien : l’ingrédient est parfait pour réaliser un best-seller.

L’auteur décide donc de se rendre sur la terre de naissance de Mister Dynamite en Caroline du Sud afin de retrouver les proches et musiciens qui l’ont côtoyé. Au fil des entretiens émerge le portrait Kaléidoscopique d’un personnage complexe et pétri de paradoxes.

Ce récit m’a passionné  parce qu’il recèle une mine d’informations tant musicales qu’historiques qu’il est bien sûr impossible de résumer.

L’auteur remet au premier plan des musiciens peu connus, voir complètement tombés dans l’oubli, mais largement responsables du succès de l’icône de la soul.

Ainsi Fred Wesley et Pee Wee Ellis véritables chevilles ouvrières de la matrice du son de Brown, les prodigieux guitaristes Nafloyd Scott rescapé du groupe qui a pré-existé à James Brown : Les  Famous Flames sans qui James Brown n’aurait pu décoller, et Jimmy Nolen créateur du chicken scratch reproduit des milliers de fois, aujourd’hui encore.

Ces portraits sont autant d’occasion pour l’auteur de se livrer, en jouant de sa double casquette d’écrivain et de musicien, à de passionnantes analyses musicales sur la soul, le jazz et surtout le funk. Surtout il n’hésite pas à les mettre en perspective avec notre époque quitte à choquer nombre de spécialistes. Brown disposait d’un véritable Staff et savait diablement s’entourer !

En revalorisant ces grandes figures musicales, Mc Bride en profite pour nous livrer une photographie d’une industrie musicale mafieuse, cupide peu soucieuse du bien-être de ses artistes noirs talentueux mais inconnus alors.

L’autre grand mérite de ce livre est aussi de replacer cette biographie dans le contexte historique et géographique du peuple afro-américain du sud des Etats-Unis.

A Barnwell, en Caroline du Sud, le spectre de la ségrégation n’est jamais bien loin et dans la famille du parrain de la soul, on a la mémoire tenace. Les ancêtres persécutés par l’homme blanc sont toujours présents.

En revisitant cette mémoire familiale, James Mc Bride nous donne ainsi les moyens de dépasser les nombreuses caricatures attachées au personnage et de comprendre les comportements très souvent paranoïaques voire égo maniaques de la star.

Toutefois l’auteur ne tombe pas dans la complaisance et met tout sur la table : James Brown pouvait se révéler truqueur, calculateur, voire manipulateur. Les témoignages de ses musiciens lors des nombreuses et délirantes répétitions permettent d’entrevoir l’extrême cruauté du personnage. Les silences d’un Pee Wee Ellis encore traumatisé à la simple évocation de ces douloureuses périodes sont à cet égard assez révélateurs.

Son rapport à l’argent explique aussi qu’il ait pu paradoxalement confier la gestion de sa fortune à un homme blanc. Et dans la tourmente de ses ennuis judiciaires, c’est encore à un autre blanc avocat qu’il fera appel.

James Mc Bride  parvient à restituer en arrière-fond toute la complexité d’une fracture raciale encore bien vivace au sud des Etats-Unis. En témoigne l’absence  de reconnaissance officielle de l’artiste dans sa ville natale.

Au final l’auteur a gagné son pari : Il est parvenu à humaniser l’icône.

Mets le feu et tire-toi

 


 

 

 

 

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Marx et la poupée de Maryam Madjidi

 

Maryam MadjdiTéhéran 1980,  aux premières heures de la révolution Iranienne, une petite fille Maryam,  vit en direct dans le ventre de sa mère une manifestation estudiantine. Celle-ci paniquée par les viols et tortures aperçus des couloirs de l’université, tente d’échapper à la police qui réprime à tour de bras les opposants politiques. Seule issue possible : sauter du deuxième étage ! par miracle, les deux échappent à la mort.

Dans la famille de Maryam Madjidi, on n’a pas peur d’affronter les autorités Iraniennes. Le père et la mère, pleinement engagés dans l’opposition communiste, n’hésitent  pas à faire de leur foyer un des épicentres de la contestation. Ils sont prêts à faire de lourds sacrifices pour la cause révolutionnaire.

La jeune Maryam  devient bien malgré elle,  sous le regard effrayé de sa grand-mère, la mascotte du réseau clandestin. Quoi de plus malin, en effet que d’utiliser les couches d’un bébé pour transmettre les comptes-rendus des réunions politiques. « L’Enfant du Parti » se doit de donner ses jouets : détachement matériel et abolition des privilèges obligent !

Très vite le prix à payer devient trop grand. Le danger de la répression est omniprésent. Tous sont contraints à l’exil.

Commence alors, en France, pour les parents, une nouvelle vie remplie d’amertume. Pour notre jeune héroïne c’est le début d’un processus qui va la révéler à elle-même.

Ce premier roman m’a beaucoup touché. J’y ai retrouvé l’atmosphère de Persépolis : un peu comme si Maryam était la petite sœur de Marjane Satrapi. Le regard porté sur l’enfance permet à la romancière de jouer avec les formes littéraires : on est à la fois dans le journal intime, la fable poétique, la chronique quotidienne.
De ces vies coupées en deux par l’exil, l’écriture sensible de l’auteur touche à l’essentiel. Les chapitres se succèdent, et on se retrouve ballotté dans le temps. Les trajectoires individuelles rassemblées mettent en perspective la terrible absurdité du parcours de ces réfugiés, devenus simples  » blédar  » par l’obtention de la nationalité française. Le couple a laissé derrière lui son passé d’opposants politiques et mène en exil une fantomatique existence.

On ne peut s’empêcher de ressentir une immense tendresse pour les membres de cette famille, notamment pour la grand-mère souvent convoquée dans les souvenirs de la narratrice. Toutefois avec réalisme sont aussi évoqués les relations conflictuelles ainsi que les traumatismes des souvenirs iraniens.
J’ai également beaucoup apprécié l’humour de la narratrice lorsqu’elle décrit ses stratégies de séduction destinées à piéger les « orientalistes » amateurs d’images d’Epinal.
J’ai aussi aimé l’évocation des saveurs subtiles de la cuisine iranienne comparée aux plats servis à la cantine.
On reste affligé, interloqué de constater la persistance de classes « ghetto » dans lesquelles sont marginalisés les enfants non francophones.

Au final toutefois, on sort de ce roman plein d’espoir. Les réflexions de Maryam Madjidi sur le thème des racines et de l’identité sont assez revigorantes et un véritable antidote au repli sur soi :  La petite fille devenue femme s’est enfin réconciliée avec elle-même.

Marx et la poupée
Marx et la poupée

 

 

 

 

 

 

 

 

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Légende de Sylvain Prudhomme

51rfx-esjkl-_sx210_NEL petit fils de Berger devenu photographe entretien une belle amitié avec MATT un auto- entrepreneur à la tête d’une petite entreprise de toilettes  sèches  et réalisateur de  documentaires à ses heures perdues. Tous deux vivent dans la Crau aux portes d’Arles.

Matt a un projet. Il s’intéresse à l’histoire d’une boîte de nuit longtemps restée célèbre : La Churascaïa dite la Chou proche d’Aigues Mortes et point d’observation privilégié des années 1970-1980 dans la région. Un lieu magique presque improbable où tous les fêtards se donnaient rendez-vous. Un lieu de transgression :  les classes sociales et genres musicaux s’y mélangeaient au mépris de la sécurité.

Le réalisateur retrouve quelques témoins de l’époque. En les interviewant il va particulièrement s’intéresser à Fabien et Christian, personnages emblématiques et symboliques de la période: Ils ont en effet laissé derrière eux de nombreux souvenirs. Cette fascination se renforce lorsque Matt apprend qu’ils sont en fait … les cousins de NEL. L’anglais en est persuadé il tient là son sujet.

J’ai été absorbé, captivé par ce récit.

Le projet de Matt nous introduit dans un espace temporel et géographique bien particulier: On est dans les années 70-80, période d’insouciance, au pays rude et austère des Bergers de la Crau, mélange détonnant, explosif qu’incarnent les parcours poignants des membres d’une même famille.

Les trajectoires tragiques des deux frères sont bien restituées. Enfants d’expatriés on les voit évoluer loin de la métropole à Madagascar. Leur enfance dorée dépourvue de toutes contraintes  va renforcer le douloureux  retour à Arles. Fabien l’aîné, obligé de rester seul avec une grand-mère impotente à 12 ans,  est complétement livré à lui même. Son frère Christian le rejoindra plus tard. Les ingrédients sont mis en place pour l’accomplissement de destins exceptionnels.

A l’opposé les portraits croisés de Maurice et de Nel permettent de mettre en lumière les non-dits d’une relation père-fils sacrifiée : on est assez taiseux dans ce monde pastoral.
Sylvain Prudhomme empoigne les vies de ses personnages, en résume la quintessence, les tournants essentiels. Il n’hésite pas à convoquer les aïeux et l’ancêtre de la famille afin de mettre en perspective ce qui se joue entre tous ces personnages.

Un puzzle se reconstitue pour offrir le tableau vivant d’une saga familiale ancrée dans ce terroir si rude et sauvage.

 

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Lettre à la république des aubergines

Salim est arrêté après avoir participé à une discussion entre amis à propos de livres interdits par le régime Irakien de Saddam Hussein.
Un oncle influent parvient néanmoins à le libérer des geôles du tyran à la condition qu’il quitte le Pays : c’est le début d’un exil de deux ans

Abbas Khider
Abbas Khider

en Libye.
Sans nouvelles de sa fiancée Samia, il est déterminé à lui faire parvenir une lettre.
Mais comment entrer en correspondance avec sa bien-aimée alors que ces régimes politiques pratiquent la censure : ne risque-t-elle pas d’être victime de représailles ?
Salim va rapidement découvrir l’existence d’un réseau clandestin : occasion inespérée d’acheminer son courrier. On va donc suivre le parcours de la missive au fil du récit.
Prétexte pour Abbas Khider de donner ainsi la parole à tous les intermédiaires concernés par ce trafique : du conducteur de taxi aux chauffeurs de cars, en passant par les officiers de la police de sûreté jusqu’enfin l’épouse d’un haut dignitaire de l’Etat Irakien : tous ont voix au chapitre. On est dans la Libye de Khadafi, l’Egypte de Moubarak, la Jordanie du Roi Abdallah et enfin l’Irak de Saddam Hussein : l’heure n’est pas vraiment à la démocratie.
J’ai beaucoup aimé ce roman assez court mais impressionnant par la richesse de son contenu. Le trajet effectué par la lettre fil conducteur de ce récit nous tient en haleine : aura-t-elle une chance de parvenir à sa destinatrice ?
Elle permet à l’auteur de nous immerger dans la vie quotidienne d’hommes et de femmes de cette région du monde. L’atmosphère paranoïaque créée par le totalitarisme de ces régimes est assez bien restituée et se révèle vite étouffante : on risque l’emprisonnement à tout moment et Abbas Khider ne se prive pas de l’illustrer concrètement lors d’un épique passage de la frontière Libyenne à l’Egypte.
Au détour des conversations, on mesure aussi à quel point l’humour se révèle être la véritable politesse du désespoir. Les dialogues assez cocasses mettent d’ailleurs assez bien en évidence l’absurdité des décisions politiques qui impactent leurs vies quotidiennes.
La pluralité des points de vue incarnée à la fois par la voix des victimes ou des bourreaux permet d’appréhender la complexité des situations. Dans la société irakienne être le membre d’une famille d’un soldat martyr abattu lors de la guerre Iran Irak peut être gratifiant ou cauchemardesque selon son statut familial. Ainsi un jeune policier peut espérer échapper au conflit militaire et occuper un poste essentiel dans le système répressif et la veuve d’un héros se voir abuser par tous les hommes qui s’en approchent.
Dans ce pays l’heure est à l’embargo américain et les traumatismes de la guerre avec l’Iran ont laissé des traces dans la société civile. Le régime politique est aux abois, acculé à persécuter une partie de ses minorités notamment Kurde : une véritable ambiance de fin de règne.
A hauteur d’hommes le romancier parvient par le biais de ses personnages à nous faire côtoyer les cercles intimes du pouvoir et met en évidence la collusion d’intérêts entre des hommes d’affaires sans scrupules avec des hauts dignitaires de l’Etat.
Le plus impressionnant demeure l’emprise du tyran Saddam Hussein véritable « Père » de la nation Irakienne et objet de tous les fantasmes et craintes auprès « ses » proches sujets. Le Rais et sa famille n’hésite pas à s’appuyer au gré de dispendieux avantages matériels sur une caste qui lui est totalement dévouée contribuant ainsi à attiser la haine du reste de la population. La déliquescence paraît inévitable.

Lettre à la république des aubergines

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Neverhome de Laird Hunt

Nous sommes en 1862 alors que la guerre civile dite de Sécession vient d’éclater depuis un an. Elle oppose les Etats anti-esclavagistes de L’Union aux onze pays du sud de la confédération.

Constance décide de s’enrôler pour l’Union à la place de son mari Bartholomew : Sa santé fragile et la faiblesse de son caractère le rendent inapte au combat.

A contrario, la jeune femme est « faite d’acier » : La personnalité bien trempée que lui a transmis sa mère ainsi que son goût immodéré pour l’ailleurs la destine à cette aventure : elle a en effet pour habitude de « ne jamais tourner les talons ».

La poitrine bandée sous l’uniforme militaire, Constance devient Ash Thompson. Ce travestissement, allié à des talents de tireur hors pair lui assure une certaine renommée qui va lui permettre une bonne intégration au sein de sa compagnie. C’est donc avec une certaine ardeur guerrière que notre jeune héroïne s’embarque pour le front.

Elle va rapidement partager le quotidien de la rude condition du soldat. Très vite cependant les premières peurs et désaffections se font ressentir à l’approche des combats.

Constance voit tout, les carnages, les absurdités du conflit et les destructions. Sous son regard assez lucide les dommages collatéraux des champs de bataille s’incarnent assez trivialement : qu’il s’agisse des cadavres disséminés dans la nature, d’un village entier en proie à une certaine démence, cette guerre n’épargne personne. Ses rencontres témoignent surtout d’hommes et de femmes abîmés par la violence.

Enfin touché jusqu’à en perdre la raison, notre androgyne parvient à reprendre le chemin du retour vers sa ferme tant désirée où tout a changé.

J’ai beaucoup aimé ce roman superbement écrit.

L’auteur maîtrise son sujet. Il s’est en effet inspiré d’expériences vécues par des centaines de femmes et surtout appuyé sur l’autobiographie de l’une d’entre elles : Loretta Velasquez.

Cette question longtemps restée taboue aux Etats-Unis méritait que l’on y revienne.
C’est chose faite et au-delà de l’aspect purement historique le romancier parvient à restituer grâce à une écriture assez poétique un univers assez étrange qui nous envoûte.

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