Direction Fiction, le rendez-vous des lecteurs 2020/2

Quelle joie de se retrouver pour parler des livres ! Voici la liste des nouveautés présentées :

Un imitateur accepte de répondre au téléphone à la place d’un écrivain constamment dérangé, et se met dans de beaux draps … pour notre plus grand plaisir. C’est Le répondeur de Luc Blanvillain.

Voyageons en Italie avec Le bosquet d’Esther Kinsky, un roman mélancolique, contemplatif et sensuel.

May Dodd est l’une de ces Mille femmes blanches, « données » aux indiens cheyennes par le gouvernement américain afin de métisser ce peuple. A travers son journal, on assiste à la vie quotidienne des femmes avec ceux qu’on considérait à l’époque comme de violents sauvages. Par Jim Fergus.

Un footballeur de génie, un homme courageaux qui défia Hitler, une mort mystérieuse : la vie de Mathias Sindelar, L’homme qui n’est jamais mort, prend forme sous la plume d’Oliver Margot.

Sans elle, Mozart n’aurait jamais atteint une telle postérité. La redoutable veuve Mozart a employé sa vie à asseoir la renommée de son illustre musicien de mari. Une histoire racontée par Isabelle Duquesnoy.

Née dans un quartier pauvre d’Aberdeen de parents défaillants, Kerry Hudson raconte ses premières années dans Basse naissance. Editifant et révoltant.

John Muir (1838-1914) est une grande figure de l’écologie aux Etats-Unis. J’aurai pu devenir millionnaire relate la vie extraordinaire de cet homme qui, en portant un regard ébloui sur la nature l’a comprise mieux que personne à son époque et a compris le danger qu’elle courait. C’est Alexis Jenni qui nous le raconte.

Pop corn est la très drôle biographie des jeunes années de son auteur, Milan Dargent. Sous la forme d’un abécédaire, on picore les pages de « docteur maboule » à « canigou », « pif gadget », « rintintin »… Une délicieuse plongée dans ces paradis perdus de l’enfance.

La redoutable veuve Mozart de Isabelle Duquesnoy

DUQUESNOYSans Constance, pas de Mozart
A la mort précoce du musicien, la jeune veuve est criblée de dettes. mais elle pressent qu’elle possède en réalité un trésor avec l’oeuvre de son génial mari. Son génie à elle sera de travailler sans relâche durant les 51 années de son veuvage, à la postérité du musicien. Pour faire connaître Mozart, Constance organise des concerts dans lesquels elle chante, elle vend stratégiquement des partitions à des éditeurs, elle écrit la biographie de Mozart, fait édifier des statues et baptiser une place, fonde le Mozarteum. Bref, en redoutable femme d’affaire, elle fait prospérer la renommée de Mozart pour les siècles à venir.
En forme de longue adresse à leur fils aîné, Carl, Constance déroule le fil des souvenirs et nous immerge dans un roman historique qui mêle habilement érudition et divertissement.

Empruntez La redoutable veuve Mozart

La Maison d’Emma Becker

 

emmabeckermoison-560x315

 

 

 

Emma vient d’emménager à Berlin avec ses sœurs, elles ont quitté Paris, elle a 24 ans. Emma est écrivaine, elle s’interroge sur le thème de son prochain roman. Elle garde un souvenir pugnace et tendre de ces femmes fortes décrites par Maupassant ou Romain Gary,  qui soulagent les hommes de leurs désirs irrépressibles. A moins qu’il ne s’agisse d’autres choses. A son tour, de son point de vue de femme, elle veut écrire sur les prostituées. En tant que prostituée.

« Quand ai-je commencé à y penser vraiment ? J’ai eu une certaine quantité d’idées à la con dans ma vie, mais il me semble que celle-ci a toujours été là, plus ou moins consciente ».

 La prostitution est légale en Allemagne, ces femmes arpentent la rue juchées sur leurs hautes bottes blanches brillantes, ou se vendent dans ces maisons closes. Emma ouvre une de ces portes. Il ne s’agit pas d’enquêter ni d’interviewer, mais de vivre avec elles, de se lier à leur sort, de vivre peut être leurs forces, les liens qu’elles tissent entre elles. Emma va connaître  cela. Le roman décrit ces femmes, leur vie en commun, sans fards, dont Emma est une fervente spectatrice. Subjuguée ! Dans cette maison qui leur laisse toute liberté. Elles travaillent quand elles le veulent, refusent qui elles veulent, mènent leur petit monde. Ces hommes souvent étonnants, maladroits. Un roman sur une profession méprisée, décriée, qui le serait peut être moins exercée dans ces conditions.

« Et que Calaferte me pardonne de l’avoir si mal compris en le lisant à quinze ans ; ce n’est ni un caprice ni une fantaisie d’écrire sur les putes, c’est une nécessité. C’est le début de tout. Il faudrait écrire sur les putes avant que de pouvoir parler des femmes, ou d’amour, de vie ou de survie. »

La Maison, qui a reçu le prix roman des étudiants France Culture-Télérama, est le troisième roman d’Emma Becker, où on retrouve une réflexion, des témoignages, colorés, sur le désir et tout ce qui l’entoure. On n’est donc pas dépaysé. Un auteur en tout cas à découvrir.

Empruntez La Maison

 

Le dernier syrien d’Omar Youssef Souleimane

Nous voilà en mars 2011, à Damas, au coeur de la jeunesse syrienne en pleine contestation du pouvoir en place. Tous les espoirs sont encore permis. Joséphine, Youssef, Khalil, Mohammad s’aiment, résistent, s’engueulent, se réconcilient. Bref, tous rêvent d’un avenir meilleur.

Le roman dLe dernier Syrien O Y Souleimaneébute comme une conte moderne (que l’on espérerait féerique).

Le ton est léger, enthousiaste, presque trop. Les personnages sont solaires, leur jeunesse est éclatante. L’on ne peut s’empêcher de se demander à part soi :  « Quand la guerre va-t-elle arriver? ». On a juste oublié qu’avant la guerre, s’est tenue une répression d’envergure. C’est ce vers quoi s’achemine le récit. L’enchainement de l’histoire nous guide inexorablement de l’espoir à la tragédie, de l’éclat au trou noir.

Malgré cela, la fin est ouverte sinon lumineuse du moins libérée par la puissance de l’imaginaire (encore et toujours…).

L’auteur sait de quoi il parle : Omar Youssef Souleimane a pris part aux manifestations de 2011, il a dû quitter la Syrie. Il vit en France depuis 2012 et écrit en français, dans une langue remarquable de maîtrise.

A voir : un entretien d’Omar Youssef Souleimane

Empruntez Le dernier syrien

Paria de Richard Krawiec

14 octopariabre 1967. Une jeune fille de 15 ans : Masha Kucinszki, lycéenne d’origine polonaise est sauvagement assassinée à l’entrée du lycée. Il n’y a aucun témoin, cependant, la police arrête Emmet Turner, un garçon de 15 ans que la presse qualifie de « coloré ».

S’ensuit un grand émoi dans la  petite ville ouvrière du Nord-Est des Etats-Unis. D’abord, des témoignages de compassion affluent pour la famille endeuillée, puis bientôt, c’est un déferlement de haine car le père, submergé, demande qu’on le laisse tranquille. Tous les vieux préjugés remontent alors à la surface. Préjugés racistes, sexistes, sociaux…

Ce fait divers sordide nous est raconté près de 50 ans plus tard par Steward Rome, devenu maire de la ville. Adolescent, il avait été au coeur de ce drame sans avoir jamais été inquiété.  Au fil de son récit, il va dévoiler les implications des uns et des autres, (la sienne, peut-être ?) et va mettre à jour tous les  mécanismes qui ont amené les coupables à commettre cet acte odieux et cruel, et surtout ceux qui leur ont permis de s’en sortir en toute impunité.

« Paria » est un livre fort et dérangeant. D’abord,  pour ce qu’il dit de l’âme humaine, de la trahison, du mensonge, de la couardise, des compromissions… Ensuite parce qu’en révélant sans fard les manipulations dont il a lui-même été capable dans sa jeunesse et même plus tard, dans sa vie d’homme, il nous fait nous interroger, nous, lecteurs, sur nos propres petites lâchetés…

C’est du grand art.

Empruntez Paria

Un automne de Flaubert d’Alexandre Postel

Ce roman revient sur le séjour breton de Flaubert, alors en plein désarroi créatif et matériel (la mauvaise gestion de ses biens le conduit au bord de la ruine). Un automne de Flaubert A Postel

Nous sommes en 1875 et Flaubert se sent vieilli, usé et à bout d’inspiration. Son tempérament mélancolique est en passe de prendre le dessus. Même les bons conseils de sa grande amie George Sand, ne lui sont d’aucun secours.

Il décide de partir pour Concarneau : le souvenir agréable d’un ancien séjour, lorsqu’il était plus jeune, lui laisse à penser que c’est la meilleure solution à ses maux. Flaubert se trouve avec deux amis scientifiques et il partage son temps entre bains de mer, balades et repas pantagruéliques.

A la faveur du départ de ses compagnons, le grand Gustave parvient à rédiger un des Trois contes : La légende de Saint Julien l’Hospitalier.

Que l’on soit familier ou pas des écrits de Flaubert, ce roman en intéressera plus d’un. Il permet d’approcher l’humanité d’un écrivain, de percevoir sa façon d’être au monde, et d’appréhender le combat qu’il doit mener avec les aléas de son énergie créatrice. La subtile réussite d’Alexandre Postel se tient justement ici : il nous donne à voir l’imagination de Flaubert à l’oeuvre. On gardera longtemps présents en mémoire les remarquables descriptions des rêves de Flaubert… rêves forcément inventés par Postel !

Alexandre Postel nous amène quasi sur l’épaule de Flaubert. Une fois ce livre refermé, nous voilà avec l’envie irrépressible de nous précipiter dans la lecture ou la relecture de Flaubert.

Un automne de Flaubert vient de recevoir le prix Cazès (16 mars 2020).

Empruntez Un automne de Flaubert

Le monde n’existe pas

Le monde n'existe pasTout d’abord il y a cette image immense, écrasante qui s’affiche sur les écrans de Times Square à Manhattan New-York, irréelle, et qui ne coïncide pas avec sa réalité à lui, ses souvenirs  : Ethan Shaw accusé d’être le violeur et le tueur de la jeune mexicaine Clara Montes 16ans.

Cet ami d’enfance, qu’il a connu adolescent dans la petite bourgade de Drysden au Colorado. La Star du lycée de Franklin, le demi-dieu, capitaine de l’équipe de Football, meilleur joueur de tennis, adulé par les filles et admiré par les garçons.

Adam Vollmann, journaliste au New Yorker, en est convaincu  : Ethan est le coupable idéal pour des médias déjà chauffés à blanc par une série de faits divers qui ont traumatisé l’Amérique. Un pays devenu fou et affligé par une «  épidémie de défiance et de haine  ».
Il connaît l’appareil médiatique et observe le traitement de l’affaire en toute lucidité.
S’il peut avoir des doutes sur la culpabilité de l’homme, l’étrange image d’Ethan qui surgit des écrans lui est intolérable  : elle relève de la fiction.

Armé de cette conviction, et malgré le scepticisme de son rédacteur en chef, il retourne dans la morne ville de Drysden.

Sur le terrain l’enquête s’annonce difficile  : nulle  trace du fantôme d’Ethan Shaw. Les témoins se contredisent.  Les souvenirs et le présent se télescopent.  Vollmann se rend plusieurs fois chez la mère de la victime, .  Il interroge la femme d’Ethan Shaw,  visionne les kilomètres d’images de la vie à Drysden qu’enregistre un habitant obsessionnel.

Tous semblent avoir anticipé sa venu en livrant son numéro d’acteur amateur  :le scénario semble rôdé d’avance. Les anciens «  amis  » de l’assassin n’ont d’ailleurs pas changés  : ils sont toujours aussi dangereux. Ethan Shaw lui même, laisse apparaître sa frêle silhouette adolescente dans les rues nocturnes de la ville sous les yeux hallucinés de notre enquêteur.

Ce livre est bien plus qu’un simple roman policier.

Adam s’interroge beaucoup sur la réalité de ce qu’il découvre et de ce que les médias racontent. Après tout il est journaliste au New Yorker, une véritable institution pour la profession.

En bon enquêteur fouineur on le suit parcourir un Net dévoyé de Fake news soumis aux diktats des télévisions, des journaux et surtout des réseaux sociaux. Un «  ver  » monstrueux affamé par une course à l’audience de plus en plus folle.

Un univers dans lequel  les mensonges sont démultipliés par des photos montages et«  des fermes à clics  » . de plus en plus sophistiqués.

En résulte une information vide de sens, qui tourne en boucle jusqu’à créer sa propre fiction.

Où s’arrête la réalité  ? Quand débute la fiction  ? Tels sont les vrais sujets de ce roman.

Pour cela Fabrice Humbert n’hésite pas à déployer de passionnantes réflexions autour de la fiction en littérature et au cinéma. Les références sont nombreuses du  mythe d’ Oedipe à Citizen Kane en passant par Matrix.

La fiction  comme instrument de communication efficace en démocratie mais aussi parfois  salutaire antidote aux sirènes des régimes dictatoriaux.

L’imaginaire hollywoodien,   très présent,   devient un monde en soi.

On pense à Twin Peaks  : les frontières se brouillent, vérité et mensonge deviennent les deux faces d’une même pièce.

Le retour à Drysden est une véritable quête pour notre journaliste: L’homme a des comptes à rendre avec un douloureux passé. Il porte en lui une blessure, une honte, une tare qu’il n’a pas su assumer.

Adam Vollmann s’appelait Christopher Mantel et sa rencontre avec Ethan Shaw a bouleversé sa vie. L’éphèbe l’a considéré lui, le faible l’intellectuel, le déviant harcelé par la meute des ploucs du Campus : «  Le demi dieu  » a regardé le «  chétif pédé  ».

Les souvenirs, les sensations retrouvées ressurgissent à chaque coin de rues, l’air devient bientôt irrespirables et la petite ville à nouveau détestable. Très vite les peurs ressurgissent, notre homme éprouve les mêmes sentiments que l’adolescent fragile tapi en lui  : Adam Vollmann le New-Yorkais s’est métamorphosé pour oublier Christopher Mantel.

Les deux images se superposent régulièrement au cours de l’enquête journalistique notamment lorsque ressurgissent les anciennes connaissances que notre narrateur tente d’auditionner.

Qui était cette Clara Montes  ? Qu’est devenu Ethan Shaw  ?
Des questions obsédantes qui vont permettre à Adam Vollmann malgré les nombreuses menaces et intimidations de poursuivre envers et contre tout son enquête et d’aboutir à des découvertes de plus en plus étranges.

Empruntez Le monde n’existe pas