La distance qui nous sépare de Renato Cisneros

CISNEROSMon père, ce zéro
Sévère et brutal avec son entourage tout en se montrant – parfois- aimant avec ses nombreux enfants, féru de littérature (son frère et son grand-père sont des poètes reconnus) le père de Renato Cisneros est aussi un chantre de la dictature, allié de Videla et de Pinochet. Ministre de l’intérieur sous la dictature militaire péruvienne de 68 à 78, il conduit la répression contre le Sentier lumineux. Grand promoteur de la torture, il fait plusieurs déclarations qui font polémique. Par la suite, dans les années 90 il sera poursuivi pour « outrage à la nation » puis, à sa mort en 1995, il sera inhumé avec les honneurs en tant qu’ancien ministre d’Etat.

De la même façon qu’un parent n’est jamais prêt à perdre son enfant, un fils n’est jamais préparé à exhumer son père. Et c’est avec un grand courage et avec aussi sensibilité et intelligence, que l’écrivain péruvien questionne son histoire familiale et  fouille son enfance à la recherche des liens qui l’unissaient à son père.

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La vie parfaite de Silvia Avallone

La vie parfaite 2Adèle monte dans le bus 22 qui relie la cité des « Lombriconi » au centre de Bologne.
Elle vit dans cette cité sale et délabrée, désertée par les hommes, où les jeunes, désoeuvrés, s’adonnent à la drogue et l’alcool et où les femmes tentent de survivre.
Elle vient d’avoir 18 ans et part accoucher seule. Adèle ne souhaite pas que sa fille mène la même existence qu’elle et devienne une perdante prisonnière de ce quartier. Elle envisage de la confier à l’adoption parce qu’elle désire une vie meilleure pour elle : « une vie parfaite ».
Dora, 30 ans, est mariée à Fabio. Elle vit du bon côté de Bologne en plein centre ville, quartier où tout est propre et luxueux, et où les gens sont élégants. Elle a tout réussi dans sa vie, sauf être maman. Après des années de FIV ratées, son désir de maternité se transforme en obsession et mine son mariage.
Malgré son existence aisée, Dora partage avec Adèle ce même sentiment de peur et de confusion.
Pour l’une, la douleur de devoir donner la vie à celle qu’elle ne verra pas grandir. Pour l’autre, la souffrance de se sentir diminuée sans enfant.
Silvia Avallone choisit de nous faire vivre alternativement aux côtés de ces deux femmes en plein questionnement sur leur maternité mais depuis des angles différents.
Ce roman est porteur d’un message sociologique et politique et brosse le portrait d’une Italie populaire à la dérive : « Une vie imparfaite ».

Un livre coup de poing. Inoubliable.

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Maudit soit l’espoir de Burhan Sönmez

Ce titre en forme d’imprécation est trompeur. Une fois ce somptueux roman refermé, ce qui reste est bien l’espérance de lendemains plus clairs.

Maudit soit l'espoir

L’argument est simple et terrible : quatre hommes sont enfermés dans des geôles turques. Régulièrement l’un d’entre eux est emmené pour être torturé. Chacun est dans l’attente de la prochaine fois.

Burhan Sönmez use d’un art du récit abouti (et splendide) pour suivre ces quatre prisonniers qui racontent des histoires. Chaque chapitre est un jour et… un récit différent : il y en a dix qui s’enchaînent et se nourrissent du précédent. Les personnages quant à eux se révèlent au fil du partage de leurs petites et grandes histoires. On s’évade avec eux sur une terrasse inventée pour manger un festin tout aussi inventé, soudain, on a la faiblesse de croire qu’ils sont enfin libres… C’est faux : ils sont toujours dans une cellule d’un mètre sur deux.

La tradition orale se mêle aux références littéraires : se croisent les Mille et une nuits (bien sûr), Moby Dick, les Frères Karamazov et évidemment le Decameron.

Mais ici la ville n’est pas Florence, mais Istanbul, une Istanbul fantasmée, détestée ou adorée, à la fois fascinante et inquiétante : c’est elle le personnage principal (d’ailleurs le titre original est Istanbul Istanbul).

L’auteur vit à présent en Turquie après un exil de dix ans en Grande-Bretagne, comme il le dit humblement : »Moi je veux rester et parler »(in ledevoir.com)

Burhan Sônmez

 

 

 

 

 

La lecture de ce roman est exigeante : c’est un livre qui se mérite, mais quel bonheur de littérature ! Il faut saluer ici  (et remercier chaleureusement) le travail de la traductrice Madeleine Zicavo qui  permet d’accéder à ce beau texte. Maudit soit l’espoir a obtenu le prix de la Fondation Václav-Havel.

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Les buveurs de lumière de Jenni Fagan

FAGANLa poésie est un puissant évocateur de l’invisible et de l’indicible. C’est pourquoi les romans de poètes sont si souvent magiques : ils ouvrent en nous des images originales et des questionnements nouveaux. C’est le cas du roman de la poétesse écossaise Jenni Fagan.

Une nouvelle vie …
Dylan a toujours vécu à Londres, dans le cinéma art & essai tenu par sa grand-mère. Au décès de celle-ci, il se voit contraint de quitter les lieux. Sans aucune autre famille, et sans attache, pourquoi ne pas alors changer complètement de vie ? Quitter Londres, et vivre dans la caravane léguée par sa mère ?
Il débarque donc dans un camp, un peu à l’écart d’une ville du nord de l’Ecosse. Les habitants sont pour le moins particuliers : un couple de sataniste, un taxidermiste réac, une petite fille transgenre … Il y a aussi Constance, reine de la débrouille. Dylan tombe immédiatement amoureux de sa voisine de caravane.

… et la fin d’un monde
On est en 2020 et l’hiver qui s’annonce n’est pas comme les autres : c’est le début d’une ère glaciaire qui fige la planète, jusqu’en ses régions habituellement chaudes. Tandis que le monde s’affole, les campeurs se préparent comme ils peuvent au froid mortel dans leur habitat précaire. Buvant les derniers rayons du soleil, le visage tendu au reste du jour et coincé dans la porte entrebâillée, Dylan et ses voisins résistent et se réchauffent à la chaleur de leur tendresse et de leur humanité.
De somptueuses descriptions du paysage hivernal, des personnages doux et décalés : on aurait presque envie d’assister à la fin du monde en compagnie de ces gens-là !

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Lucia et l’âme russe de Vladimir Vertlib

Lucia et l'âme russeC’est parce qu’elle s’est brisé le fémur, et qu’elle vit seule,  que Lucia Binar, enseignante à la retraite de  83 ans fait appel à un service de livraison de repas à domicile.

Mais le vendredi,  le repas de midi n’arrive pas. Celui du soir non plus…  Et quand elle  parvient enfin à joindre les services sociaux, l’opératrice,  Elisabeth,  la reçoit vertement et lui conseille de grignoter gaufrettes et biscottes en attendant le lundi !

Il n’en faut pas plus à Lucia pour que son sang ne fasse qu’un tour et qu’elle décide à quitter son immeuble Viennois de la Mohrengasse, autant pour acheter de quoi se sustenter que pour retrouver cette fameuse Elisabeth et lui apprendre la politesse…

Armée de sa canne et  accompagnée de Moritz, un jeune voisin androgyne qui veut lui faire signer une pétition, (Pour changer Mohrengasse en Möhrengasse, c’est à dire Rue des Maures en Rue des carottes, afin d’effacer toute connotation xénophobe. C’est le petit tréma qui fait toute la différence !) elle va quitter son appartement et découvrir avec incrédulité que son immeuble se délabre et qu’il abrite désormais une faune bruyante et bigarrée d’individus peu recommandables…

Mais qu’a t-il bien pu se passer durant ces 10 jours où elle n’est pas sortie,  pour que l’immeuble où elle est née et où elle compte bien finir ses jours en paix, soit devenu un véritable dépotoir où règne le chaos ?  Lucia compte bien le découvrir.

 

Vladimir Vertlib, auteur natif de Saint Petersbourg et autrichien d’adoption, brosse ici une satyre implacable de l’Autriche depuis 1945 à nos jours  où la gravité sous-jacente est toujours désamorcée par  un humour décapant proche à la fois du burlesque et de l’absurde. On se régale.

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Rendez-vous des lecteurs 2018/2

Samedi dernier a eu lieu notre rendez-vous entre lecteurs. Voici les titres présentés :

Le dernier roman de Sylvia Avallone dresse le portrait de deux femmes italiennes : l’une est l’épouse d’un architecte dont le couple vacille à cause de leur incapacité à enfanter. L’autre, jeune fille enceinte, vit dans le quartier pauvre. Au début du roman, elle prend le bus, seule, pour aller accoucher à la maternité et livrer son enfant à l’adoption, afin de lui assurer Une vie parfaite. Mais est-ce aussi simple ?

Autre portrait de femmes – adolescentes –  dans La fille qui brûle de Claire Messud : Julia et Cassie sont inséparables depuis le jardin d’enfant. Mais à l’aube de l’adolescence, Cassie la rebelle s’éloigne du chemin suivi par la sage Julia. Puis Cassie disparaît. Un roman qui adopte les codes du thriller sans en être un.

Le péruvien Renato Cisneros interroge son histoire familiale dans ce récit-enquête sur son père. Un père sévère mais aimant, féru de littérature, et, apprendra Renato en grandissant, un chantre de la torture sous la dictature de Videla. La distance qui nous sépare est à la croisée du roman historique et de l’autobiographie.

Quant à Catherine Cusset, elle visite pour nous la Vie de David Hockney dans un roman biographique où l’intérêt réside surtout dans les descriptions des toiles de l’artiste. Une belle porte d’entrée dans l’œuvre de Hockney.

La poétesse écossaise Jenni Fagan nous embarque pour une fin du monde tout en douceur, en compagnie d’une communauté de marginaux vivants dans des caravanes. Ce sont Les buveurs de lumière : tandis que le monde s’affole à cause d’une vague de froid mortelle, ils font face au manque de soleil et aux températures hors normes en se réchauffant de leur humanité.

Le grand raconteur d’histoires Jens Christian Grondahl nous livre ici la confession-fleuve de Ellinor, une femme qui a le sentiment d’avoir vécu la vie d’Anna dont elle a élevé les enfants et a épousé le mari.  Au décès de ce dernier, elle s’adresse à la défunte Anna, morte il y a plusieurs décennies dans une avalanche. Quelle n’est pas ma joie est un récit de chagrin, de colère, et de mélancolie. Bouleversant.

Dans L’oubli, un homme a la sensation d’avoir perdu un mot. Ou peut-être un nom. Et s’il perdait aussi les objets désignés par les mots voire des personnes ? Un roman sur le deuil et le temps, thèmes qui sont au cœur de l’œuvre de Philippe Forest.

Nadeem Aslam a quitté le Pakistan pour Londres à 14 ans. Devenu écrivain, il n’a de cesse d’aborder les questions d’identité et les problématiques liées à sa communauté. Le sang et le pardon se passe entièrement au Pakistan. Il montre la corruption et l’extrême violence qui y règnent à travers une histoire des plus romanesques : Nargis doit s’enfuir suite à l’assassinat de son mari pris dans un tir croisé. Elle a avec elle un précieux livre, qu’elle raccommode avec du fil d’or…

Très belles lectures d’été à vous tous !

Ton père de Christophe Honoré

christophe-honoreChristophe Honoré est cinéaste (son dernier film « Plaire, aimer et courir vite » a été présenté en compétition à Cannes cette année).
Il est aussi homosexuel, écrivain et parent.
Ses films parlent d’amour, de paternité (et de filiation), d’homosexualité et de Bretagne (il est aussi breton).

« Ton père » raconte à la première personne le quotidien bousculé de Christophe, écrivain cinéaste homosexuel et père d’une fille de 10 ans.

Bousculé, parce qu’un mot a été épinglé sur sa porte : « Guerre et paix : contrepèterie douteuse ».
Père et gay. Que signifie ce message ?
Suivent plus tard d’autres signes, anonymes eux aussi.

Hasard ? Mauvaises blagues ? Qui SAIT ? Qui est-ce que cela dérange ? Qui lui en veut ?

Le narrateur veut tenir sa fille à l’écart de ces malveillances nauséabondes. Il mène donc une enquête discrète, tout en continuant à mener sa vie de cinéaste, d’écrivain, de père et d’amant.

On suit donc au jour le jour le chemin de ses pensées, de ses flash-back douloureux, de ses questionnements. Au passage il raconte aussi ses rencontres et rendez-vous manqués avec des cinéastes ou écrivains admirés, il nous dévoile le contenu de sa bibliothèque. On le suit dans son travail, dans ses nuits de chasse (aux amants), dans les moments de complicité avec sa fille…

On partage ses doutes, ses colères, ses inquiétudes. On est blessé avec lui par des regards, des attitudes, parfois interprétés à tort.
Christophe s’interroge. Beaucoup. Sur tout et sur tous : fragilité de l’homme brûlé qui se méfie.
Et on comprend, de l’intérieur, la difficulté de vivre une sexualité soi-disant différente, et de tracer son propre chemin malgré tout.

Ton père est un roman (mais dans ce cas précis, où commence, où s’arrête le roman, la fiction ?) qui m’a profondément touchée.
Sincère, cru, tendre, vrai.

Le livre est illustré de photos d’écrivains, réalisateurs, photographes, morts du sida.

D’abord auteur de romans pour enfants et adolescents, dans lesquels il aborde les thèmes difficiles du suicide, du SIDA,  ou des secrets de famille, Christophe Honoré a également réalisé de nombreux longs-métrages. 

Empruntez Ton père