Baba yaga a pondu un oeuf, de Dubravka Ugresic

Baba Yaga a pondu un oeufChronique par Marion F.

Avis aux lecteurs et lectrices qui aiment voyager et rire, loin des circuits touristiques, découvrir au contact des locaux l’âme de la culture slave. L’autrice nous invite à un parcours non linéaire, hors des sentiers battus, accompagnés de figures féminines hautes en couleurs pour vivre des aventures hors du commun. Fresque en trompe-l’œil sur la vieillesse des femmes, ce récit emprunte au folklore russe à travers le personnage de Baba Yaga mais également au conte traditionnel dans sa construction.

Roman facétieux qui s’ouvre sur une mise en garde : méfiez-vous d’elles (les vieilles) car elles ne sont pas ce qu’elles semblent être ! Il y a quelque chose à la fois de magique et d’inquiétant dans ces lignes. L’autrice souligne habilement le paradoxe du devenir de ces trois vieilles insoumises parties s’offrir des vacances luxueuses dans un spa praguois. N’hésitez plus et accompagnez Pupa, Beba et Kelka dans leurs aventures rocambolesques. Après tout, on a qu’une vie…

Autrice croate installée aux Pays-Bas, universitaire et diplômée de littérature russe : autant d’éléments biographiques qui font écho et inspirent son roman. L’humour et son engagement contre les stéréotypes, sont des motifs récurrents de son œuvre, déjà présents dans certaines de ses publications précédentes, qu’il s’agisse de son incursion en littérature jeunesse dans une veine satirique avec Poza za prozu (Pose pour la prose, 1978, non traduit à ce jour) ou bien de son recueil de nouvelles Dans la gueule de la vie (1981) parodiant le genre du roman à l’eau de rose.

Lauréate de nombreuses récompenses littéraires parmi lesquels on peut compter le prix Meša-Selimović pour L’Offensive du roman-fleuve en 1988, le prix européen de l’essai Charles Veillon pour The Culture of Lies (1996) et en 2016, le prix littéraire américain Neustadt International Prize for Literature, consacrant son œuvre.

 

 

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Direction Fiction, le rendez-vous des lecteurs 2021/4

Samedi dernier a eu lieu le dernier rdv de l’année où nous avons échangé sur les derniers titres achetés par la Médiathèque :
Dernier roman de Christopher Donner, La France goy aborde la naissance de l’antisémitisme « moderne » avec la figure d’Edouard Drumont, auteur de La France juive en 1886. Très documenté et instructif sur la France de la Belle Epoque.
Dans Enfant de salaud, Sorj enquête sur les mensonges de son père pendant que le journaliste Chalandon couvre le procès Barbie. Les deux sujets, habilement mis en regard, montrent à quel point le déni de réalité, la fuite devant la responsabilité sont dévastateurs sur les victimes.
Prix Femina et Goncourt des lycéens, S’adapter parle avec pudeur, sincérité et poésie de l’arrivée d’un enfant handicapé au sein d’une fratrie. Celle de Clara Dupont-Monod.
La journaliste Lilia Hassaine confirme son grand talent de romancière avec ce second titre Soleil amer. C’est toute l’histoire de l’accueil –  mal préparé – des immigrés algériens depuis la fin des années 60 jusqu’à la situation explosive d’aujourd’hui, à travers des décennies de choix publics hasardeux.
On ouvre à nouveau le grand livre de Patrick Modiano, composé de tous ses romans, avec le dernier en date : Chevreuse. Un mot qui déclenche le fil de souvenirs et fait surgir un monde englouti dans la mémoire du personnage principal. Une pure merveille.
Du côté des étrangers : deux irlandais et un premier roman américain :
True story de Kate Reed Petty est un page-turner bien ficelé à propos d’une jeune femme hantée par un évènement de son passé dont elle n’a aucun souvenir. Un roman qui interroge sur notre rapport à la vérité et la place du mensonge dans nos vies.
l’Irlande nous offre deux écrivains majeurs de notre temps :
tout d’abord Donal Ryan qui enchaîne des parutions remarquées par leur qualité. Avec Par une mer basse et tranquille, il quitte ses terres irlandaises pour un roman plus global nous entraînant sur les pas d’un exilé syrien, médecin de son état.
Paul Lynch lui aussi quitte l’Irlande pour les côtes du Mexique, Au-delà de la mer, où il propose un huis-clos entre deux hommes face à la mort. Lire la chronique ici.

Au-delà de la mer, de Paul Lynch

au dela de la merPaul Lynch est un écrivain irlandais journaliste et critique de cinéma de 44 ans. « Au-delà de la mer » est son 4ème roman.

Ici, l’auteur quitte son Irlande natale pour la première fois et situe son nouveau roman quelque part en Amérique Centrale, au large des côtes du Mexique.

Bolivar, marin pêcheur endurci, épais, un peu frustre, cherche un coéquipier pour une sortie en mer.  On est un lendemain de beuverie et son acolyte habituel, -sans doute en train de cuver quelque part- reste  introuvable. Il convainc presque malgré lui Hector, un adolescent timide et lymphatique d’ embarquer avec lui, malgré la tempête qui s’annonce.

Ce roman est l’histoire de leur épopée.

Leur « panga », petite embarcation de pêche rudimentaire va devoir affronter plus qu’une tempête, un terrible ouragan qui les entraînera au large de l’océan Pacifique.

« Au-delà de la mer » est certes un récit de survie, mais il est beaucoup plus que cela. En plaçant face à face dans des conditions extrêmes deux individus radicalement opposés, autant dans leur moi profond que dans leur manière de réagir face aux éléments, (l’un est pragmatique et ne s’attache qu’à la chose concrète : pêche, écopage, rationnement des denrées… L’autre est mystique, croyant, à la fois fétichiste et fataliste jusqu’au renoncement) l’auteur induit la réflexion, tout en livrant un roman excessivement vivant. Il habite ses personnages au plus près et le lecteur est « dans la tête » de Bolivar, dans ses rêves, ses souvenirs. Surtout, on ressent cette incroyable énergie vitale qu’il a chevillée au corps et qui l’habitera quasiment jusqu’au dénouement.

Dans cette dérive à huis clos, la vraie nature des personnages émerge peu à peu, leurs questionnements sur le sens de la vie deviennent universels et font de ce livre un très beau roman existentialiste dans la lignée des grands auteurs comme Conrad, Hesse ou encore Camus, que Paul Lynch aime tant.

En cherchant à approcher le mystère insondable de la condition humaine, il nous laisse comme saisis.

 

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LA LUNE DU CHASSEUR, DE PHILIP CAPUTO

caputo 2Philip Caputo est journaliste et écrivain.

Lauréat du prix Pulitzer en 1973 pour son récit :« Rumeurs de guerre » il situe son roman « La lune du chasseur » au coeur des étendues sauvages du Nord Michigan.

Il nous conte ici sept histoires liées entre elles par un même personnage : Will,  un patron de bar. Sept portraits sensibles d’hommes d’âge mûr,  aux prises avec la difficulté à s’adapter à une société qui les dépasse . Tous chasseurs,  vétérans, (Vietnam,  Irak, Afghanistan…) maris,  pères, fils, ils ont en commun un mal de vivre et des histoires personnelles qui les hantent.

Leur planche de salut c’est l’amitié.  Toujours au centre du récit, elle offre au lecteur de beaux moments de joyeuse camaraderie et de convivialité au cours desquels l’auteur aborde des thèmes graves comme l’addiction, la vieillesse, le deuil, ou encore la relation père-fils et les décalages intergénérationnels.

A la façon d’un Cassavetes au cinéma, Philip Caputo explore les relations humaines comme s’il filmait au plus près de ses personnages.  Finalement, les scènes de chasse ou de pêche ne sont  que prétexte à se rassembler, partager, se livrer ou régler des comptes avec beaucoup de sincérité. C’est sans doute ce qui nous les rend si attachants et humains. Et toujours, plantée là comme un somptueux décor, la nature sauvage en fond, splendide, grandiose, immuable et réconfortante.

« La lune du chasseur » est un beau roman sensible écrit dans une langue pleine de réalisme et de poésie.

Extrait :

« -Je ne peux pas bouger les mains, papa. Je vais lâcher…  »                              « – Non ! Ne fais pas ça !  »

Mon fils va mourir. Ces mots me viennent soudain. S’il lâche vraiment, il coulera et se retrouvera dans les branches submergées. Mon fils va mourir. Dans de telles circonstances, l’esprit humain a tendance à attribuer une volonté à la nature inconsciente. La rivière semble être une force malveillante bien décidée à noyer mon fils ; les branches sous l’eau oscillant dans le courant sont des tentacules verts qui cherchent à happer. Mais évidemment, la rivière n’est qu’une rivière, et les branches ne sont que de stupides branches ; la première continuera de s’écouler, et les secondes poursuivront leur mouvement oscillatoire, que Trey vive ou meure ; et cette absence de considération me semble plus abominable que toute intention néfaste.

« -Attrape là ! Attrape la corde ! » Crié-je à nouveau.

Il essaie mais ses doigts glacés sont comme des griffes. En me penchant autant que possible en avant sans toutefois tomber à mon tour, je glisse la boucle par-dessus son poignet gauche, puis le droit, et je serre.

-« Accroche toi, Trey. On te tient ».

Je regagne la berge. Tels des tireurs à la corde, nous le hissons sur la terre ferme. Il gît à plat ventre et je prends à tort ses tremblements  de froid pour de la peur ou de la joie d’avoir été secouru, ou les deux. « Il est au stade deux, déclare Elise, parlant de son degré d’hypothermie. Levez-le, mettez-le torse nu. Vous aussi Paul. Mettez-vous torse nu, prenez-le dans vos bras et transmettez-lui la chaleur de votre corps. Maintenant ! »

Trey est instable sur ses jambes et frissonne de façon incontrôlable tandis que je l’étreins. C’est comme si je serrais une statue de pierre tant sa peau est froide. Stade deux. Il n’y a plus rien après le trois… J’appuie ma poitrine contre la sienne et croise mes bras dans son dos, m’imaginant non comme un père, mais comme une mère -une mère, oui- reliée à lui par un cordon ombilical invisible, déversant ma chaleur corporelle en lui.

 

 

 

 

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Direction fiction, le rendez-vous des lecteurs, 2021#3

Voici le compte-rendu du rendez-vous des lecteurs qui s’est tenu samedi 6 novembre. Il était pour moitié consacré au Prix Summer dans lequel est engagée la Médiathèque depuis 2018 par le biais d’un comité de lecture composé de lecteurs et lectrices usagers de la Médiathèque.

Présentation des livres du Prix Summer :
Femme du ciel et des tempêtes de Wilfried N’Sondé : on retrouve le corps d’une femme emprisonné dans les glaces de Sibérie. Que cela signifie-t-il au regard de l’histoire du monde et des peuplements de la Terre ?

Berlinoise et Fleur de béton sont deux autres livres de cet auteur : au pied du mur de Berlin, au soir de sa destruction, un amour naît entre un homme et une femme.
Le second est un roman sur la jeunesse des banlieues hlm qui, malgré les conditions de vie difficile et l’absence d’un avenir convenable, brûle de vivre sa vie comme n’importe quel jeune.

Ne t’arrête pas de courir de Mathieu Palain : Coulibaly est champion de France du 400m le jour, et cambrioleur la nuit. Pourquoi ce gâchis ? c’est la question autour de laquelle tourne Mathieu Palain face à ce jeune au parloir de la prison.
Sale gosse est le premier roman de Mathieu Palain : en immersion à la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse), l’auteur raconte le destin d’un jeune en souffrance qui veut s’en sortir.

Blizzard de Marie Vingtras : LA bonne surprise de la rentrée littéraire, ce premier roman à l’intrigue bien ficelée tient en haleine jusqu’à son dénouement.

Le voyant d’Etampes de Abel Quentin : un universitaire à la retraite, un peu naïf, est sacrifié sur l’autel des réseaux sociaux et du wokisme lorsqu’il fait paraître un essai sur un poète afro-américain. Une farce irrésistible sur notre triste époque.

Feu de Maria Pourchet : cette histoire d’adultère n’est pas très passionnante. Les sommets du triangle amoureux ne sont pas le mari-la femme-l’amant, mais la femme, l’épouse et la mère. La question du féminin, c’est tout l’intérêt du livre.
Toutes les femmes sauf une est le roman précédent : une femme, a qui on a inculqué la haine de soi et du féminin par le biais de petites phrases assassines, s’adresse à sa fille qui vient de naître. Elle, elle sera libre, elle ne sera pas comme toutes les femmes, reléguées volontaires, enragées contre leur genre, soumises par nature.

Nouveautés
Après avoir publié Qui a tué mon père, Édouard Louis poursuit son questionnement sur son milieu social d’origine avec Combats et métamorphoses d’une femme. Cette femme, c’est sa mère. Après avoir passé le plus clair de sa vie sous la domination liée à sa fonction d’épouse et de mère, Édouard Louis retrace l’histoire de son cheminement vers sa liberté d’être elle-même et son droit à vivre pour elle-même.

Encore un livre de Joyce Carol Oates ! Mais qui se plaindrait de cette avalanche de romans tous plus formidables les uns que les autres ? Poursuite est un très court roman qui vous prend au collet pour vous relâcher brusquement au dernier paragraphe. Ultra efficace.

L’écrivain mauritienne Ananda Devi revient avec Le Rire des déesses. Lire la chronique ici.

Le prix Médicis 2021 couronne Le voyage vers l’est de Christine Angot. Une fois de plus, elle revient sur les abus de son père incestueux. Et une fois de plus, on la remercie de nous faire entrer dans la compréhension d’une chose qui n’est heureusement plus un incident honteux qu’il faut cacher à tout prix, mais bien un sujet de société qui nous regarde tous et qu’on doit exposer.

A vos agendas : prochain rendez-vous, samedi 11 décembre (horaire à venir)

Le rire des déesses de Ananda Devi

Le rire des déesses de Ananda DeviLe rire des déesses, c’est un rire vengeur-moqueur-libérateur pour ces prostituées de La Ruelle, un quartier d’une ville du nord de l’Inde. Arrivées là car impossibles à marier et donc rejetées par leur famille, elles sont des dizaines et sans doute des centaines à servir d’exutoire à la violence des clients. Dans cet endroit abominable où la crasse et la misère tentent de se dissimuler sous les fleurs fraîches et les fards criards, des enfants naissent. Et survivent.
La petite a passé toute sa prime enfance dans un réduit, ne vivant que pour l’instant où elle retrouve chaque soir le corps effondré de sa mère. Même si elle ne mange pas toujours, même si elle ne reçoit ni nom ni amour maternel, la petite grandit et nourrit un feu de joie intérieur. Elle devient la petite protégée de quelques-unes qui se réchauffent le coeur à sa jeunesse, à son innocence et à sa tendresse.

Aussi, lorsque Chinti (fourmi) – c’est comme cela qu’elle s’est baptisée à 8 ans – est enlevée par un client (et par ailleurs homme de dieu respecté) , les prostituées se rassemblent pour la première fois et luttent ensemble pour sauver Chinti. L’heure de la révolte contre l’oppression et la domination des hommes a sonné !

Empruntez Le rire des déesses

Blackwood, de Michael Farris Smith

D’abord et avant toute chose, à Red Bluff, Mississippi, il y a le kudzu. Mais qu’est-ce que le kudzu ? On pourrait imaginer une entité surnaturelle, peut-être maléfique,  à l’instar des trolls, farfadets ou autres korrigans de nos landes bretonnes… Une langue ancienne, un genre musical d’une contrée inconnue ?  Il n’en est rien. Le kudzu est de l’ordre des végétaux et bel et bien réel.

Si vous êtes amateur de littérature américaine ou bien féru de botanique, sans doute l’avez-vous déjà croisé aux détours de vos lectures.  Skudzuinon, ce qu’il faut imaginer, c’est une plante grimpante, une liane vigoureuse, extrêmement envahissante, capable d’atteindre une hauteur de 20 à 30 m par saison et qui s’accroche aux arbres qu’elle finit par complètement recouvrir. Bref ! Un squatter sans-gêne qu’on est bien heureux de ne pas connaître sous nos latitudes !

Les habitants de Red Bluf eux, n’ont pas le choix. Le kudzu est là,  et bien là. Redoutable, envahissant, ensevelissant tout : les maisons, avec leurs secrets enfouis, mais aussi l’espoir des hommes et la vie. C’est toute l’ingéniosité de l’auteur, nous faire ressentir cette force inconnue et mystérieuse qui palpite, tapie sous les feuillages. Ce souffle qui murmure, qui psalmodie comme pour attirer ses personnages vers les profondeurs de la terre ou peut-être bien jusqu’aux tréfonds de leur âme.

Je ne dévoilerai rien ici de l’intrigue de ce roman puissant pour laisser à chacun le plaisir de la découverte. Je vous dirai juste que le lyrisme et la poésie de l’écriture nous emmènent loin. Pas seulement jusqu’au fin fond du Mississippi, mais aussi jusqu’aux frontières du secret, de l’invisible et de l’étrange…

 

 

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