Rien d’autre sur terre, de Conor O’Callaghan

 

Voilà un Rien d'autre sur terrepremier roman bien singulier que nous offre ici le poète irlandais Conor O’Callaghan. Un livre  OVNI à mi-chemin de la chronique sociale et du polar, tantôt d’un hyper réalisme frisant le documentaire, tantôt intrigant et mystérieux aux limites du surnaturel.

Un soir d’été caniculaire, en Irlande, le narrateur, – un prêtre d’une cinquantaine d’années-  ouvre sa porte à une gamine hagarde et dépenaillée, manifestement déboussolée et qui lui avoue dans un souffle : « Mon papa a disparu… Lui aussi. »

S’ensuit alors un long flash-back hallucinant où l’on va découvrir l’histoire de la famille de cette fillette venue s’installer dans un décor improbable : une villa témoin sur le chantier d’un lotissement inachevé, laissé à l’abandon.

Que s’est il passé-t-il dans cette maison ? Quels sont ces bruits étranges entendus parla mère juste avant qu’elle ne disparaisse ? D’où provenaient ces inscriptions écrites sur la poussière des vitres  ? Pourquoi l’eau et l’électricité sont-elles coupées sans explication ? Et surtout : qu’est-il advenu des membres de cette famille qui semblent s’être un à un effacés au monde ?

La force de ce roman  énigmatique  est d’impliquer le lecteur  dans une quête de la vérité aussi troublante qu’inquiétante, en l’amenant à apporter  lui-même ses réponses aux interrogations restées en suspens et en laissant toute la place au doute et à l’impliciConor O'Callaghante.

« Rien d’autre sur Terre » est un roman original et envoutant. Vraiment un très beau moment de lecture.

 

 

 

 

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Revenir à Palerme de Sébastien Berlendis

Revenir à PalermeSébastien Berlendis nous a fait le plaisir d’une rencontre autour de son dernier roman Revenir à Palerme à l’occasion de la Nuit de la lecture, ce samedi 19 janvier dernier. Une fois de plus, avec ce 4e livre, il donne forme à ses obsessions : l’Italie, l’été, le désir.

De quoi est-il question ? Le narrateur retourne à Palerme huit ans après y avoir séjourné en compagnie de Délia. Installé dans un palais promis à la destruction, ses promenades dans la ville explorent les territoires du souvenir, du désir dans la lumière de l’été. Les vieilles photos et les séances de cinéma rythment le récit. C’est une évocation de l’ambiance et du  paysage mental de la relation amoureuse perdue.

A l’évidence,  Sébastien Berlendis suit une ligne ou une trace – appelons cela comme on veut – le fait est qu’il construit une oeuvre cohérente, exigeante et accessible.

Au cours de cette rencontre mémorable, Sébastien Berlendis nous a dit sa préoccupation du lecteur, à chaque étape de l’écriture.  En effet, même si Revenir à Palerme fait la part belle à l’intimité, les mots, les situations font écho à l’imaginaire du lecteur.

Que l’on soit familier de l’écrivain, ou pas,  ce roman est une belle occasion de découvrir ou retrouver cette plume légère, délicate et pourtant si dense en émotions.

Empruntez Revenir à Palerme

L’abattoir de verre de John Maxwell Coetzee

COETZEESept fragments épars, écrits sur une quinzaine d’années, constituent ce roman. Sept tableaux indépendants, mais qui, accolés, forment subitement le portrait d’un personnage cher à l’auteur : l’écrivain Elizabeth Costello. L’alter égo féminin de Cotzee a fait l’objet d’un roman en 2003, l’année même où l’écrivain sud-africain recevait le Prix Nobel de littérature. Elizabeth y affrontait déjà les affres du vieillissement et se désespérait du pouvoir dérisoire de l’écriture face au néant.

Ici on la retrouve dans tous les âges de sa vie en prise avec des questions morales qui traversent les derniers livres de l’auteur : adultère, souffrance animale, culpabilité et liberté dans les relations familiales… Coetzee l’ausculte de manière précise et froide, on pourrait dire cruelle, si on ignorait qu’il parle de lui-même. Et sous une apparente simplicité, il restitue toute la profondeur de sa pensée.

Une ou deux fois par semaine, elle se rend en ville, chez un homme, se déshabille, fait l’amour avec lui, quitte les lieux, va à l’école récupérer sa fille et celle d’une voisine. Dans la voiture, elle écoute le récit de leur journée scolaire. Ensuite, pendant que les deux filles prennent leur goûter et regardent la télévision, elle se douche, se lave les cheveux, se fait toute fraîche, toute neuve. Sans culpabilité. Fredonnant.

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Là où les chiens aboient par la queue de Estelle-Sarah Bulle

CVT_La-ou-les-chiens-aboient-par-la-queue_8007Il y a le grand père Hilaire, un patriarche capricieux et débonnaire, haut en couleur. Il y a Eulalie sa femme, une béké qu’il a fièrement conquise contre la volonté de sa famille. Il y a aussi leurs 3 enfants, Antoine, Lucinde et Petit Frère. Il y a enfin Estelle, la fille de Petit Frère qui va revenir vers les siens pour les interroger et sans doute redécouvrir et replonger dans ses racines

C’est Antoine qui va nous faire découvrir cette Guadeloupe pittoresque et archaïque du milieu du siècle précédent. Antoine est une jeune fille volontaire, une diablesse peste sa sœur Lucinde. Antoine nous raconte cette vie villageoise sur un territoire perdu de cette île, « là où les chiens aboient par la queue ». Une vie régentée par ce père fantasque qui semble indifférent au confort de sa propre famille. Antoine raconte aussi la vie de ceux qui à Pointe à Pitre vivent misérablement dans des masures nichées à flanc de colline. Et qui ressentent, qui subissent cette ségrégation imposée par ceux qui se sont enrichis sur cette île, un sentiment d’exclusion qui va les pousser à la lutte.

Ces récits sont commentés, contestés par Lucinde et Petit Frère, qui vont évoquer à leurs façons cette Guadeloupe qu’ils ont connue et leurs installations et leurs vies en France, à Paris. Un récit familial émouvant, où l’on s’attache à tous ces personnages.

Empruntez Là où les chiens aboient par la queue

Direction Fiction, le rendez-vous des lecteurs 2018/4

Voici les livres présentés lors du dernier rendez-vous des lecteurs samedi dernier :

Côté français, deux bonnes trouvailles dans des styles très différents :
On adore l’œuvre de Julia Kerninon. La jeune prodige sort son 3ème roman : Ma dévotion. C’est la longue adresse d’une femme de 80 ans à celui avec qui elle a partagé 40 ans de sa vie et qu’elle croise par hasard longtemps après leur séparation.
Quant à Antonin Varenne, il publie aussi son 3ème roman. Après deux romans d’aventures et de grands espaces, La toile du monde resserre son intrigue dans le Paris 1900 de l’Expo Universelle.
Restons en Europe avec le poète John Burnside. Ce (ra)conteur hors pair sait parfaitement composer des atmosphères calmes et douces, propices aux souvenirs.  Le bruit du dégel est un grand roman sur l’écoute, l’attention, la bienveillance.
On est  fasciné par la beauté du texte de Moi, Marthe et les autres, de Antoine Wauters. Le jeune belge publie chez Verdier un roman condensé, très fort sur l’instinct de survie. Lire la chronique de ce livre.
On aime aussi le catalogue des éditions suisses Zoé qui proposent en ce moment  deux romans intéressants au ton très personnel :
33 tours de David Chariandy relate l’histoire tragique de deux frères et de leur mère immigrée de Trinidad dans une banlieue anglaise. Lire la chronique de ce livre.
Elisa Shua Dusapin évoque avec délicatesse le désarroi de Claire face à son identité fragmentée. Les billes de Pachinko est un subtil roman sur les incompréhensions et les difficultés à communiquer.
Direction Lampedusa où Davide Enia a fait plusieurs séjours ces trois dernières années. Il publie La loi de la mer un texte d’une grande force sur la tragédie qui s’y déroule, donnant la parole à tous ceux qui sont forcés par l’Histoire à agir : sauveteurs , médecins, migrants, pêcheurs …
Traversons l’Atlantique jusqu’en Guadeloupe au cœur du dernier roman de Gisèle Pineau, Le parfum des sirènes. Qui a tué la belle Séréna et pourquoi ?
Enfin le dernier roman de J M Coetzee (Prix Nobel de littérature en 2003) , L’Abattoir de verre, est en fait la réunion de plusieurs fragments écrits à des dates différentes. Mis bout à bout, ils composent le portrait d’un personnage cher à l’auteur et qui avait fait l’objet d’un de ses meilleurs romans : Elizabeth Costello.

 

Moi, Marthe et les autres de Antoine Wauters

Antoine WautersVoilà un texte très singulier d’un jeune auteur belge. Un texte condensé, hanté et qui hante aussi le lecteur. Un texte d’une intense beauté qui dit que c’est notre principal travail que de toujours chercher la joie au fond de nous.

Imaginez un monde en lambeaux où des groupes de survivants auraient presque tout oublié de notre monde actuel tout en vivant sur ses ruines. Hardy est l’un de ces hommes. Il ne connaît pas son passé, autrement que par les dires du Vioque, qui a connu « l’Evènement » précipitant la fin du monde. Hardy appartient à la génération de l’Après : que faut-il faire, quel est l’avenir, comment trouver du sens à cette vie ? Tout ce qu’il sait, c’est qu’il doit se battre pour sa survie et chercher du réconfort pour tenir.
Extraits :

« J’empoche ma large dague et je descends en ville par le funicul, car nous n’avons plus de vin, plus de riz, plus rien. C’est la banque rouge, dit Harma. Banqueroute ! reprend Jurgen. Tu comprends rien ma pauvre. Et de la punir de six solides coups de poing. De la coucher dans les buissons. De recouvrir son corps. De l’embrasser. »

« Nous trouvons parfois des objets dont nous ne savons que faire, alors nous arpentons les ruines de la Biblioth Natniale à la recherche de solutions. Elle avait explosé du temps où Gil vivait, quand il vivait encore. Mais nous n’y trouvons plus que du cuir caramélisé, des signets en morceaux, une demi-bible fendue en deux que Marthe glisse dans son cabas. »

« Même ce que nous n’avons pas connu nous manque, dit Marthe. Elle se reprend : surtout ce qu’on n’a pas connu. Elle fixe la lune par la petite ouverture. Ma mère me manque, dit-elle. Elle s’appelait Haïda. Elle s’appelait Hilda. Je suis sûre qu’elle s’appelait Sandra. »

Empruntez Moi, Marthe et les autres

Ave Maria de Sinan Antoon

Voici un livre nécessaire à la compréhension de quelques difficultés du monde.
La scène, se tient à Bagdad à l’automne 2010 ; les 2 protagonistes Youssef et Maha sont tout deux chrétiens.

Youssef héberge sa nièce Maha, et le mari de celle-ci depuis que le quartier où le couple vivait subit régulièrement des attaques à la voiture piégée.
Youssef malgré la violence du quotidien refuse de quitter l’Irak et n’a de cesse d’expliquer à sa nièce que la cohabitation entre communautés a été possible, avant. Pour Maha, l’issue, l’espoir c’est le départ. Le récit commence avec cette remarque ordinaire qu’elle lance à son oncle : « Tu vis dans le passé, mon oncle ! »

Chacun va traverser la journée qui suit en s’interrogeant sur l’Irak,  sur sa propre vie et sur ses choix. Youssef se replonge effectivement dans son passé pour comprendre la remarque de Maha et espère que le soir venu, tous deux seront réconciliés. En effet, ce dimanche 31 octobre 2010 est particulier : une messe anniversaire est célébrée pour Hinna, la soeur de Youssef, décédée 7 ans auparavant. Maha quant à elle se livre à une introspection douloureuse dont elle espère également sortir à l’occasion de la célébration.

Mais ce dimanche-là ne sera pas celui de réconciliation.

Sinan Antoon n’a pas choisi cette date au hasard…

Sinan-Antoon

On l’a compris l’histoire familiale  se fracasse dans l’histoire du pays et particulièrement dans celle des chrétiens d’Orient. Et au risque de froisser légèrement l’auteur qui affirme : »La littérature n’est pas là pour expliquer les maux d’une société. Elle n’existe que par elle-même. » ce texte littéraire-là permet de s’en approcher.

L’écriture et la construction du roman sont subtiles : Antoon choisit d’entrelacer récit à la première personne : c’est la parole de chaque personnage ; et récit à la troisième personne. Ce qui fait cohabiter avec élégance l’intime et le dehors.  Sa grande connaissance de la poésie, comme lecteur, traducteur et poète confère à ce cours roman une densité remarquable qui nous amène à envisager sa lecture obligatoire.

Empruntez Ave Maria