Rendez-vous des lecteurs 2019#3

Samedi dernier a eu lieu le troisième rendez-vous des lecteurs de l’année. Voici la liste des titres présentés :

Une fille bien replonge dans son carnet intime abandonné 30 ans plus tôt. Mais à quoi correspondent ces passages biffés ? qu’a-t-elle voulu effacer de sa vie et voulu si consciencieusement oublier depuis ? Un roman de Valérie Toranian.
La fille au sourire de perles, c’est  Clemantine Wamariya, une jeune américaine à la scolarité brillante mais à la vie brisée. A 6 ans, elle et sa sœur ont fui le Rwanda.
Un premier roman délicat de l’américaine Katharine Dion sur un homme qui doit apprendre à vivre sans sa femme avec qui il a passé une cinquantaine d’année. Après Maïda est un beau livre sur les liens qui nous unissent aux gens qu’on aime.
Un jeune peintre est fasciné par un vêtement dont il n’arrive pas à restituer le plissé… Après Constantinople est un voyage en Orient au début du 19ème siècle. Par Sophie Van der Linden.
Clémentine Autain se dévoile dans ce portrait intime d’une mère qui l’aimait mais ne prenait pas soin d’elle. Dites-lui que je l’aime est un récit introspectif très courageux.
Racontant l’histoire de deux adolescents abandonnés par leurs parents dans le Londres d’après-guerre, Ombres sur la Tamise est, d’après la critique, un le meilleur roman de Michael Ondaatje, l’auteur du Patient Anglais.
Premier roman réussi pour Coline Gatel . Les suppliciées sur Rhône nous fait découvrir le Lyon des faits divers de la fin 19e et les débuts modernes de l’enquête criminelle. Lire la chronique.
Nouvelle venue dans le polar suédois, Sara Lövestam met en scène un détective atypique : un clandestin, sans papier, sans toit, Libre comme l’air.
Ni récit d’apprentissage, ni  essai philosophique, La vie solide est un texte à part dont on pourrait dire qu’il constitue une éthique du geste qui fabrique, écrit par un charpentier, Arthur Lochman. Un vrai coup de cœur.
Suivant le même périple qu’un célèbre cartographe du 12ème siècle, une famille syrienne fuit Homs sous les bombes : l’effrayante réalité de l’exil et la douceur du conte. La carte du souvenir et de l’espoir est le premier roman réussi de Jennifer Zeynab Joukhadar.

Stoneburner de William Gay

Thibodeaux et Stoneburner ont fait la guerre du Vietnam ensemble. ThibodeauAVT_William-Gay_2564x en soldat fantasque, excentrique, exhubérant, qui exaspère quelques fois ses camarades et même son ami Stoneburner.

De retour de guerre, Thibodaux est tel qu’il est. Il vivote, il va et vient dans son pick-up hors d’âge, il s’intéresse à la très jolie Cathy Meecham, serveuse dans un bar et amie de Cap Holder. Cap est depuis longtemps un personnage de cette petite ville, il sait en imposer. Thibodaux en sait quelque chose.

Il a repéré l’étrange ballet d’un petit avion qui se pose régulièrement sur une piste désaffectée. Il se cache, furète, espionne. Il s’approche, un soir, ouvre la porte d’une camionnette, vole une petite mallette. Thibodeaux est très riche tout à coup, il veut en faire profiter Cathy. Ils partent tous les deux, en quête de gloire et de vie facile.

Stoneburner part à sa recherche. Il est détective privé,  il ne voit plus Thibodeaux depuis son retour de guerre, il aspire à vivre tranquillement désormais, il entreprend de se construire une maison en bois. Cap lui demande de le retrouver. De lui ramener Cathy, et la mallette. La tâche ne semble pas insurmontable. Thibodeaux se montre partout où il va.

William Gay sait raconter ces existences particulières, cette ambiance où la volonté, les caprices de quelques uns semblent prévaloir sur un ordre des lois et des usages, et tissent une réalité. Laissons-nous envouter…!

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Et boire ma vie jusqu’à l’oubli de Cathy Galliègue

51a+RpbKAqL._SX327_BO1,204,203,200_« La dame est sortie en catastrophe, un docteur est arrivé avec une infirmière collée à ses semelles. Il m’a demandé de me calmer un peu, et là, vous voyez, là, j’aurais voulu faire un arrêt sur image, arrêter le temps, que plus rien ne bouge, qu’ils restent tous les deux, là, figés, qu’ils se taisent, surtout qu’ils se taisent ! J’ai placé mes mains sur mes oreilles, j’ai fermé les yeux et secouez la tête. Taisez-vous ! »

Simon est mort. Simon est le mari de Betty, médecin, ils partaient chacun à leur  travail ce matin là, il avait neigé durant la nuit, ils se dirigeaient vers la gare ou Betty prend son train. Mais en face de lui, Simon évite une voiture et s’enfonce sur le bas côté.

Betty refuse cette vie. Le jour elle s’occupe de Raphaël, leur enfant, elle se dévoue à lui, une maman attentionnée. La nuit elle boit. Pour oublier, pour s’anesthésier, fermer les yeux, ses larmes vont la noyer. Betty refuse cette vie. Là, dans ce retranchement, dans cette existence arrêtée, elle raconte sa mère, majestueuse, qui l’a abandonnée enfant, son père, qui ne lui a jamais expliqué cette disparition. D’autres ruptures encore…

On est touché, tout au long de ce roman, par la détresse de Betty qui ne peut faire face, sauf à protéger son enfant. Cathy Galliègue nous place au centre du désarroi de Betty, au bord de sa folie, qui nous bouleversent nous aussi. Mais peut être va-t-elle s’en sortir… ?

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Les amochés, de Nan Aurousseau

nan aurousseau - les amochésIl est des écrivains qui s’apaisent avec le temps et qui au fil des livres  perdent en causticité, s’abandonnent aux digressions  existentielles ou au repli sur soi. Avec Nan Aurousseau, on est rassuré, on réalise dès les premières pages qu’il n’en sera rien!

Avec « Les amochés« , il poursuit une oeuvre singulière au ton vif et à l’ironie mordante. Il choisit ici le biais de la fable et du fantastique pour nous dire son aversion pour cette société qui laisse sur le carreau les plus vulnérables et il le fait avec une élégance et une clairvoyance qui décapent.

Abdel, le narrateur vit seul, retranché dans le petit hameau abandonné d’un village  provençal avec pour seuls voisins Monette et Jacky,  un vieux couple de montagnards peu expansifs. Il vit modestement, lit, bricole, coupe du bois, et surtout s’évertue à « descendre en ville » le moins possible. Il avait bien rencontré une amoureuse, une fois, à la fête du village… Une psychologue venue du bourg. Mais la belle n’avait pas tenu trois mois. Tu parles ! Lorsqu’elle s’en était allée en le gratifiant d’un : »Je t’aime, mais…  » il avait encaissé. Durement, salement. Et puis la vie avait repris son cours. Un peu plus amère, peut-être. La solitude moins bien assumée, du coup.

Et un matin,  Abdel s’était éveillé  et tout était distordu. Les miroirs fondaient et coulaient sur eux-mêmes. Monette et Jacky : disparus. Electricité : coupée. Batteries : à plat. Les routes : évaporées pour s’élever dans les airs comme de gros serpents. Et surtout plus âme qui vive dans les parages. Ou presque.

Dès lors, le lecteur se retrouve embarqué avec le narrateur dans une épopée ubuesque où il avance à l’aveugle. Cauchemar ? Démence ? Réalité apocalyptique ? Entre chronique sociale, dystopie anxiogène et franche rigolade, on n’est pas loin des Frères Coen…

Extrait : « Alors quoi ? Des siècles de culture n’auraient servi qu’à ça, il avait fallu plus de 5000 ans de souffrances inouïes depuis le 1er homme dit moderne pour aboutir à ça : un type affalé sur le canapé avec sa canette de bière, un type dont toute la science se résumait à connaître par coeur les résultats sportifs. A aduler des milliardaires roulant en voiture de luxe. Tout juste capable de jongler avec ses pieds sur un terrain de foot, de taper dans une raquette pendant au moins 3 heures ou bien de hurler comme un macaque rhésus en bandant ses muscles bourrés d’anabolisants après avoir traversé une piscine un tout petit peu plus vite que les autres ? … On allait même jusqu’à imposer une minute de silence nationale lors du décès d’un chanteur de variétés adoré par la beaufitude et à pleurer en direct devant les caméras, afin de faire remonter les sondages, la cote de popularité. »

 

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Le nouveau de Tracy Chevalier

chevalierC’est le premier jour d’Osei dans sa nouvelle école. Immédiatement, il cristallise l’animosité des autres enfants et attise malgré lui un racisme primaire chez certains des professeurs : il s’exprime parfaitement bien, il est issu d’un milieu social supérieur, il a voyagé, sa peau est noire. Seule Dee, la fille la plus populaire de l’école semble l’apprécier…

Shakespeare est vivant !
Le projet Hogarth Shakespeare a vu le jour en 2012, à l’occasion des 400 ans de la mort du plus célèbre et énigmatique dramaturge anglais. Afin de vivifier son oeuvre, l’éditeur a demandé à plusieurs écrivains de choisir une pièce et d’en faire une réecriture. Parmi les plus courageux à s’attaquer au mythe, Jo Nesbo, Margaret Atwood, Gillian Flynn et donc Tracy Chevalier.
Othello en cm2
Transposer Othello en 1974 dans la banlieue de Washington D.C. et en faire un enfant de 10 ans, c’est risqué. Mais bizarrement, cela fonctionne. Car l’auteur s’est inspirée de sa propre expérience : enfant blanche scolarisée dans une école majoritairement noire dans les années 70 à Washington justement. Elle explique avoir voulu se servir de ses impressions et souvenirs de cette époque pour traiter le sujet principal d’Othello : la différence.

Empruntez Le nouveau

Les assoiffés de Jim Tully

tullyJim Tully, né dans l’Ohio en 1886, fils d’immigrés irlandais a eu plusieurs vies avant de se consacrer à l’écriture.

Tour à tour ouvrier en usine dès l’âge de 15 ans, garçon de ferme, boxeur ou encore vagabond du rail, il s’est attaché, tout au long de sa vie d’écrivain à rendre compte de ses multiples expériences et aventures d’une manière quasi journalistique.

Ici, il témoigne avec un réalisme et un sens aigu du détail, de la condition des immigrés irlandais dans l’Amérique du début du XX ème  en brossant les portraits hauts en couleur des membres de sa famille à leur arrivée aux Etats-Unis.

Ainsi le grand-père, grand conteur et gros buveur devant l’éternel,  jamais à court d’une truculente histoire , le père, maçon, un colosse au grand coeur, myope et fou de littérature,  la  mère si pieuse et fragile,  ou encore l’oncle, véritable canaille devenu banquier, tous composent une galerie de personnages pittoresques qui nous dit la vie difficile des exilés, leur isolement, leurs colères aussi, tout autant que leur volonté de s’intégrer dans ce pays qui n’était pas encore tout à fait le leur…

Poésie, humour, justesse de ton. On ne peut que se réjouir de la l’édition aujourd’hui en français de ce livre paru pour la première fois en 1928 et se laisser surprendre par son étonnante modernité de thème et de style.

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Dans le faisceau des vivants de Valérie Zenatti

zenattiImpossible de parler de ce livre sans d’abord aborder son sujet : Aharon Appelfeld. Fils unique d’une famille bourgeoise juive assimilée de Roumanie, il a 8 ans quand sa mère est assassinée par les purges du régime. Déporté dans un camp de concentration avec son père, il parvient à s’échapper quelques années plus tard.

Pendant presque une année, il se cache dans une forêt. Il passe l’hiver chez des paysans puis est récupéré par l’Armée Rouge. Il va alors parcourir l’Europe avant qu’une association le prenne en charge et l’envoie en Israël. Il a alors 13 ans. Il doit apprendre une nouvelle langue, prendre un nouveau prénom, tout recommencer.
Cette suite d’arrachements et de pertes, c’est tout le sujet de son oeuvre. Une oeuvre traduite par Valérie Zenatti.

Le récit de Valérie Zénatti commence alors qu’elle va rendre visite à l’écrivain, hospitalisé. Entre le moment où elle achète son billet d’avion et celui du départ, elle apprend son décès. Le voyage prend alors une autre tournure et devient un pèlerinage, une errance, un cheminement intérieur vers un deuil impossible. Avec une écriture perceptive, Valérie Zenatti rend hommage à son ami avec ce très beau texte. Ou plutôt, elle rend hommage aux liens extraordinaires qui les nouent depuis leur rencontre.

Il lui avait dit « écris, continue d’effleurer les tendons et les nerfs les plus sensibles en toi. Et ne laisse personne t’empêcher d’aller là où tu sens que tu dois aller ».

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