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La vallée des masques de Tarun Tejpal

Un homme est poursuivi par les membres de son ancienne communauté qu’il a trahis. Persuadé d’être assassiné par les siens avant le levé du jour, il  livre en une nuit le récit édifiant de sa vie au sein d’une société sectaire, recluse au cœur de l’Himalaya, régie par les préceptes inébranlables du légendaire Aum, le pur d’entre les purs.

On découvre petit à petit les règles de cette communauté : l’absence de possession qui interdit aux enfants d’avoir des parents (il n’y a pas de pères et les mères sont les mères de tous les enfants), la recherche de l’égalité qui prive les individus de leur personnalité et même de leur propre visage dès l’adolescence (les hommes portent l’Effigie, un masque identique pour tous qu’ils n’enlèvent jamais), la lutte acharnée contre les sentiments perçus comme une faiblesse, et finalement, la négation de tout ce qui fait la nature humaine… Quant au rôle des femmes, il est réduit à deux fonctions principales que je vous laisse le soin de deviner…
Tout cela arrive subtilement dans le récit dont on ne perçoit pas tout de suite l’horreur mais qui nous entraîne jusqu’au dégoût au fil des pages, dans des scènes de plus en plus dures. On se demande à quel moment le héros va comprendre, craquer et fuir. Puisque nous savons dès le début qu’il va le faire. Et c’est sans doute ce qui nous fait tenir dans les moments les plus cruels : un homme a été capable de résister !

La référence à Orwell et à la dictature totalitaire et violente de 1984 est évidente. Elle est d’ailleurs revendiquée par l’auteur qui décrit son ouvrage comme « un récit orwelien sur la pensée utopique »*. Mais pour ma part, je serais aussi tentée d’évoquer Huxley et son Meilleur des mondes tant la société « idéale » décrite dans les 100 premières pages du roman semble régie par des principes positifs ou des réflexions qui ne peuvent pas nous laisser indifférents : la recherche d’égalité, ou l’idée que c’est la volonté de possession qui pervertit les hommes et fait sombrer le monde dans la violence et l’instabilité permanente.

Une fable universelle forte, hypnotique et éclairante qui me hante encore, porté par une écriture magnifique. J’ai quand même sauté quelques lignes à la limite du soutenable. Mais je reste marquée par cette lecture et me hâte de découvrir les autres romans de cet auteur…

*Extrait d’interview de l’auteur pour RFI :
Comment définiriez-vous le thème de votre troisième roman qui paraît en français cette année ?
« C’est un récit orwellien sur la pensée utopique. Je me suis inspiré de 1984 et La Ferme des animaux d’Orwell pour examiner les pathologies et les déviances du pouvoir et de la pensée dogmatique. Je voulais explorer la faillite des idéologies, le processus de dégradation d’une idée noble et humaniste en un outil de puissance. Il y a une tension fondamentale entre la recherche de la vérité et de la pureté et la complexité irréductible de la vie humaine. C’est cette tension qui est le sujet de ce roman que j’ai campé dans un lieu isolé en Inde, mais cette thématique n’est pas spécifique à ce pays. La Vallée raconte un phénomène universel. »