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L’humour a du sens

Comment l’humour peut servir le roman ? met-il en relief la réalité décrite ? permet-il de rythmer différemment un texte ? Comment les écrivains parviennent à manier ce « truc » littéraire à double tranchant ?


Philippe Djian joue sur le registre grinçant et ironique lorsqu’il décrit les relations difficiles entre ses personnages masculins et féminins ou entre enfants et parents. Dans quasiment tous ses romans, les uns sont abandonnés par les autres, certains battent leur coulpe en tentant la reconquête, d’autres préfèrent la fuite en avant et la reconstruction loin du point de douleur, le tout sur fond d’impuissance créatrice (il y a toujours un écrivain en panne d’inspiration, dans l’histoire). Ses romans pourraient être amers, si ce n’était le regard tendre et bienveillant que l’auteur pose sur ses personnages.

Il y a beaucoup de malice dans les nouvelles du Cimetière des rêves de la libanaise Hanan el-Cheikh : une femme mariée en aime un autre. Dans l’impossibilité de quitter son mari, elle se fait passer pour folle, en espérant qu’il la quitte de lui-même. Mais c’est sans compter la compassion du mari et de la belle-mère à son égard… Tous les ans, une jeune fille revient bredouille de la foire aux mariés. Les années passent, malgré tous ses préparatifs et sa grande beauté naturelle, aucun homme ne la choisit. Pourtant, l’un d’entre eux va la suivre jusque chez elle et percer son secret : c’est elle-même qui décourage les hommes en s’inventant une maladie mortelle. Car elle a tout simplement peur que la vie congugale l’enferme et ne lui procure plus autant de plaisir que les premiers frissons qu’elle ressent chaque année, à la foire aux mariés.
Ces histoires recèlent une grande tension, elles sont très courtes, tout en prennant leur temps, et se terminent par une pirouette.

Hanan el-Cheikh et Philippe Djian seront accompagnés de Goran Petrovic et Alan Warner pour la table ronde intitulée « l’humour », le mercredi 25 mai à 21h.

crédits photos : C. Hélie-Gallimard (Djian) / Mink Lindberg (el-Cheikh)

Les élèves de seconde 13 ont lu La Vie devant ses yeux…


La Vie devant ses yeux est écrite par Laura Kasischke, en 2002 : elle utilise le registre tragique et lyrique avec toujours une mise en évidence des cinq sens. Diana et Maureen sont dans les toilettes de leur lycée pour se pomponner quand tout commence : c’est la scène de la fusillade, omniprésente dans le livre. L’auteur utilise des sauts dans le temps qui permettent de mettre en parallèle la vie d’adolescente et la vie adulte de Diana, l’avant et l’après la fusillade. Le récit est concentré autour de ce personnage, les cinq sens sont donc utilisés du fait d’une grande importance accordée à ses sensations et ses sentiments : c’est le lyrisme. Ce livre parle de la vie et de la mort en utilisant ces fameux cinq sens : l’idée est d’en profiter durant sa vie et les regretter avant sa mort. Le lyrisme évolue ainsi vers le tragique : tout au long du roman on remarque que la mort est présente sous forme d’allusions. L’œuvre réveille la curiosité du lecteur car il veut savoir laquelle des deux adolescentes est morte ; la vie parfaite de l’une des deux filles est-elle réelle ou rêvée par celle-ci ? La Vie devant ses yeux est partagée entre la vie réelle et le mystère, et du suspense. L’auteur fait référence à la vie réelle aux Etats-Unis et dénonce certaines lois comme le port d’arme.

Le fourgon de fous de Carlos Liscano


Comment survit-on à 13 années d’incarcération ?
Carlos Liscano a 22 ans quand la junte militaire au pouvoir en Uruguay le condamne pour raisons politiques. Son salut lui viendra de l’écriture.

Le Fourgon des fous
-publié en 2006 – revient sur cette expérience. Il y évoque également son enfance, ses parents… Le plus notable c’est que ce texte, pour sombre qu’il soit, met à distance l’innommable et est porteur d’espoir.
Plus récemment – 2010 – il a publié L’écrivain et l’autre, un essai sur sa condition d’écrivain. L’on peut y lire des pages d’une lucidité étonnante sur les blocages de l’écriture.
Chez Liscano, on aime par dessus tout sa sincérité.

Il revendique comme influence l’oeuvre de Kafka et de Céline.

Il participera à la table ronde « L’expérience de l’isolement et de l’enfermement » en compagnie de l’écrivain américain Percival Everett et des spationautes français Claudie et Jean-Pierre Haigneré, le dimanche 29 mai à 16h30

L’apocalypse quasi permanente

Ils se jettent par les fenêtres du WTC, ils sont enterrés vivants à Port-au-Prince, ils sont empoisonnés par les pesticides au Bengladesh, ils sont submergés à la Faute-sur-Mer ou La Nouvelle-Orleans, ils sont irradiés à Fukushima … la vitesse avec laquelle les catastrophes s’enchaînent est sidérante et les victimes de cataclysmes en tous genres (désastres naturels ou dommages collatéraux de conflits armés) sont de plus en plus nombreuses chaque année. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller faire un tour sur le site de l’ONU.
Comment les écrivains d’aujourd’hui s’emparent-ils de ces évènements ? Trois d’entre eux aborderont ce thème lors de la table ronde du 28 mai aux Subsistances. *
Il est difficile de parler des romans de Rodrigo Fresan, jeune chef de file de la littérature argentine, tant ils sont singuliers. Son dernier livre, Le fond du ciel, mêle méditations sur l’amour, l’écriture et la fin du monde (ou la fin d’un monde ou les possibles fins de monde).
Yanick Lahens est une rescapée du tremblement de terre en Haïti. Dans Failles, elle s’interroge sur l’avenir du peuple haïtien et sur le rôle de l’écriture après une telle catastrophe.
Animal, le douloureux personnage de Cette nuit-là de Indra Sinha, est l’une des 20.000 victimes de l’explosion d’une usine de pesticides. A sa façon, il résiste aux pollueurs sans scrupule. Toute ressemblance avec la tragédie de Bhopal n’est pas fortuite.

* Soirée et transport aller-retour au départ de la Médiathèque gratuits, sur inscription

L’hameçon

Longtemps j’ai tourné autour de Philippe Djian…
Je savais bien qu’il faudrait le lire… un jour. Dans mon entrourage, on me le conseillait, pourtant je ne sais quoi m’empêchait de me lancer. Et puis le voilà invité par la Villa Gillet.
Je ne pouvais plus reculer ! Par où commencer ?
Prudente, j’ai choisi un recueil de nouvelles au cas où ça ne m’aurait pas plu (comme quoi, j’avais vraiment des a priori).

Bien fait pour moi : j’ai été ferrée comme un poisson égaré.

Crocodiles (publié en 1989), c’est le titre du recueil : chaque nouvelle nous embarque dans une ambiance bien particulière – mettant en évidence les relations humaines : voisinage, familiales. La langue est bien trempée et l’humour de rigueur. Pas un humour grosse rigolade. Non! Plutôt une belle ironie sarcastique sur nos travers de pauvres humains, avec à peine cachée derrière, une touche de tendresse.

Après, j’ai enchaîné avec Assassins (publié en 1994, 1er volume d’une trilogie).
Rien que le titre déjà… Et la première phrase, donc ! La fameuse première phrase (il paraît que Philippe Djian est quasi obsédé par la première phrase) : « Je travaillais pour un assassin. »
Pour la beauté du geste – et du texte – voici les deux suivantes : « Cette réflexion prenait toute sa valeur lorsque je me penchais sur la rivière. Je travaillais pour un assassin comme la plupart des habitants de la ville, mais personne ne disait rien. »

Si après ça on n’a pas envie de lire la suite c’est vraiment qu’on n’a pas de coeur !
Ah, et puis, il faut lire Impuretés (publié en 2005) époustouflant sur des relations familiales vénéneuses et désespérées.

Pour se donner encore plus envie de lire c’est par là : Philippe Djian – France Inter

Les jardins de Kensington de Rodrigo Fresan


Je viens de refermer Les jardins de Kensington, de Rodrigo Fresán.

Pourquoi le petit Keiko Kai est-il contraint d’écouter le récit halluciné du célèbre Peter Hook, auteur de best-sellers pour enfants, qui se pose en double maléfique de James Matthew Barrie et imagine la rencontre de l’écrivain avec son propre personnage Jim Yang ?

En une nuit et 387 pages, le narrateur raconte l’histoire du créateur de Peter Pan, mais aussi la sienne et celle de ces parents, musiciens hippies disparus tragiquement en mer. Nous vivons avec lui cette longue nuit où tout bascule dans la folie, où la fiction rejoint le réel à moins que ce ne soit l’inverse…

L’horreur est tapie entre les lignes de ce récit délirant, sombre et brillant à la fois, parfois lumineux à l’image de cette réflexion « Ce n’est pas un hasard si les livres sont faits avec la chair des arbres, et si les bibliothèques finissent par devenir des forêts pétrifiées qui plongent en nous leurs branches et leurs racines et fleurissent dans notre imagination ».

Voici un texte dense, savamment décousu et magnifiquement écrit.

L’écrivain Rodrigo Fresán sera présent samedi 28 mai aux Subsistances pour une table ronde intitulée « la catastrophe ».