Tous les articles par Sandrine

Rendez-vous des lecteurs, 2018/1

La Havane des années 60, Paris de la Belle époque, Vallée d’Aoste dans les années 80, Hongrie en 40 et même Amérique du futur … nous avons voyagé à travers le temps et l’espace samedi dernier lors du rendez-vous des lecteurs !

La cubaine Karla Suarez continue d’explorer l’histoire de son pays et propose le portrait émouvant du Fils du héros. Brusquement propulsé chef de famille à 12 ans, Ernesto n’aura de cesse de recomposer le puzzle des circonstances de la mort de son père en Angola.

On change d’époque et de continent avec un premier roman très maîtrisé : Minuit Montmartre se déroule comme son titre l’indique, dans le célèbre quartier parisien en plein effervescence du siècle naissant. On y croise Picasso et Apollinaire, on y danse la java au Lapin Agile, on suit l’ombre leste de Vaillant, le chat de l’affiche du Chat Noir. Bref, tout l’adn poétique de Montmartre est admirablement restitué par l’auteur, Julien Delmaire.

Direction le Brésil et son histoire récente tourmentée. Guiomar de Grammont propose cette première traduction en français d’une de ses œuvres : Les ombres de l’Araguaia revient sur les vingt années que dura la dictature militaire à travers l’histoire d’une sœur partie à la recherche des dernières traces laissées dans la jungle amazonienne par son frère, guérillero poursuivi par l’armée.

Deux romans qui peuvent se lire alternativement, tant ils se font écho l’un l’autre. Deux livres contre la veulerie et contre l’oubli.

Siemens, Krupp, Varta, et d’autres… nous les connaissons mais savons-nous que ces entreprises ont participé activement aux heures les plus noires de l’Allemagne ? Eric Vuillard a reçu le prix Goncourt pour L’ordre du jour, récit qui revient sur ces industriels qui ont financé le nazisme. Un texte qui tient sa force de sa simplicité et de sa rigoureuse véracité historique.

Le premier roman de Sébastien Spitzer, quant à lui, interprète brillamment les dernières heures du nazisme à travers le personnage de Magda Goebbels. Un livre difficile  sur la folie des uns mais nécessaire pour ne pas oublier le sacrifice et l’héroïsme de nombreux autres. Son titre : Ces rêves qu’on piétine

La regrettée Magda Szabo nous offre l’inédit Abigaël, un roman d’initiation déjà chroniqué ici.

La Vallée d’Aoste, c’est le décor des livres de Paolo Cognetti. Dans Les huit montagnes, il aborde la relation père-fils avec une grande sensibilité. C’est dans les montagnes que se trouvent les réponses …

Zéro K, c’est le degré de congélation d’un corps humain. Celui par exemple de la jeune femme d’un homme richissime. Elle est condamnée par les médecins. Que peut-il lui offrir ? L’immortalité ! L’américain Don DeLillo revient sur l’un de ses thème favori et nous livre une question à méditer : qu’est-ce que vivre si la mort est abolie ?

Rendez-vous des lecteurs, 2017/4

Voici une sélection presque unanimement féminine des romans présentés lors du dernier rendez-vous des lecteurs :

 La jeune chinoise Li Juan nous fait voyager en Asie avec Sous le ciel de l’Altaï. Tandis que Audur Ava Olafsdottir propose un voyage intérieur sur le thème de la réparation dans le délicat Ör.

Ron Rash sort Par le vent pleuré, un retour en 69, année terriblement érotique pour deux jeunes frères. Une histoire à la croisée du polar et de la littérature blanche.

 Dans son dernier roman Un loup pour l’homme, Brigitte Giraud s’attaque à la guerre d’Algérie. Et Alice Ferney visite l’histoire politique et sociologique de la France du  20ème siècle à travers l’histoire d’une famille, Les Bourgeois.

 Une femme qui a trimé toute sa vie pour finalement n’avoir rien obtenu trouve un second souffle lorsqu’elle se met à dealer un gros paquet de cannabis tombé du ciel. C’est La daronne dans le jubilatoire dernier roman de Hannelore Cayre.

 Lola Lafon nous replonge dans une vieille histoire quasiment oubliée : l’enlèvement de Patty Hearst en 74. Mercy Mary Patty s’interroge sur celles qui se rebellent contre leur milieu pour emprunter des chemins de traverse.

Marie-Hélène Lafon propose Nos vies, un jeu de miroir sur fond d’ultra moderne solitude.

Quand on est né fille dans un corps de garçon, comment retrouver son moi, son genre, son orientation ? Léonor de Recondo tend une boussole à son personnage dans Point cardinal.

Sous le ciel de l’Altaï de Li Juan

sous le ciel de l'AltaïLi Juan est une jeune auteur chinoise dont les récits rassemblés ici ont d’abord été publiés sur internet et repérés par la célèbre Wang Anyi.

Avant de fréquenter le lycée et de devenir citadine, Li Juan a vécu avec sa grand-mère et sa mère une vie de couturière itinérante, dans le sillage des bergers de l’Altaï. C’est cette vie pastorale, rude et simple, qu’elle dessine ici à grands traits fins, entre portraits pleins d’humanité et anecdotes amusantes. Le tout sous l’immense ciel céruléen et dans une nature grandiose. Et l’auteur d’ajouter, modeste, dans la préface :

S’il y a quelques belles pages parmi ces récits, ce n’est pas à moi qu’en revient le mérite, mais c’est que l’objet que je décrivais était beau en lui-même.

Empruntez Sous le ciel de l’Altaï

Point cardinal de Léonor de Recondo

Léonor de RecondoMathilda et Laurent ne font qu’un. Je veux dire : c’est la même personne. Laurent, quadra marié à Solange depuis 20 ans, deux enfants adolescents, assiste en spectateur à sa vie de famille. Physiquement là, mais toujours ailleurs. Avec Cynthia, au Zanzibar, où il vit des heures de grande liberté.

Je suis une femme, tout va bien se passer.

Un jour, la vérité éclate. La famille implose, explose. Puis se recompose autour de la renaissance de Laurent et du douloureux  et nécessaire chemin vers sa féminité.

Avec une grande économie de mots, mais des mots soigneusement choisis, Léonor de Récondo nous livre une histoire intense, ancrée dans la banalité du quotidien.  Elle poursuit son exploration du motif du corps, entamée avec Pietra viva et Amours

Empruntez Point cardinal

Direction Fiction, le rendez-vous des lecteurs 2017#2

Voici une petite sélection de romans parmi les nouveautés, que j’ai présenté lors du dernier rendez-vous le 10 juin :

Il y a un robot dans le jardin ou les tribulations d’un petit tas de ferraille déglingué mais terriblement attachant.  Par Deborah Install.

Le thriller Bondrée de Andrée A. Michaud a été récompensé par le Prix des lecteurs 2017 de Quais du Polar, et c’est mérité !

Gabacho est le premier roman d’une jeune mexicaine de 19 ans, Aura Xilonen. Un texte de fureur au langage vif et cru,  entre poésie et hyperréalisme.

Costa Brava est une bonne entrée en matière dans l’oeuvre d’Eric Neuhoff. Ce roman touchera tous ceux qui ont dans le coeur un lieu de vacances dont l’évocation les ramènent direct en enfance.

Le récit intimiste de Marie le Gall approche l’insondable mystère de sa soeur. Voir la chronique de Mon étrange soeur.

Bertie, comédien shakespearien né le même jour que George Clooney (!) est contraint de retouner vivre chez sa vieille maman à 50 ans passés. Marina Lewycka manie l’effet burlesque à la perfection dans Rien n’est trop beau pour les gens ordinaires.

Le dernier roman de l’américain Adam Haslett évoque l’histoire d’une famille dont deux individus sont malades. Imagine que je sois parti est un grand roman sur l’amour filial.

On termine avec un petit bijou d’émotions : Un amour de 1000 ans est le troisième roman français du japonais Akira Mizubayashi. Une histoire émouvante et bouleversante d’un homme amoureux d’une femme et de musique.

Mon étrange soeur de Marie Le Gall

Mon étrange soeur de Marie Le GallSon regard noir vous cloue sur place et son visage laisse entrevoir une personnalité tourmentée et follement tragique. On devine que c’est l’étrange sœur, aujourd’hui disparue, de Marie le Gall.

La Sœur est une enfant différente. Est-ce sa naissance difficile, une méningite contractée dans la petite enfance ou bien le bombardement de la ville pendant ses jeunes années qui l’ont rendue malade ? Les parents, démunis, ont cherché une cause, puis ont cessé de s’interroger, impuissants. Et ils ont fait « comme si ».

Lorsque Marie paraît, 19 ans après  la Sœur, elle ressent très vite qu’elle existe pour réparer quelque chose. Et c’est vrai que cette enfant redonne un élan et un espoir à sa famille. La Sœur semble être heureuse d’avoir la compagnie de sa jeune soeur. Ou peut-être pas. Qui peut deviner ce qu’elle ressent ? qui peut mesurer la profondeur de sa souffrance ou de son bonheur ?

Il suffisait d’un geste, d’un mouvement si singulier de ton corps, d’une inclination de ta tête et alors tout ce qui t’entourait cessait d’exister pour l’enfant que j’étais et qui avait capté le moindre dérangement de ta personne. Fascinée par ce que j’ignorais être ton drame, j’ai tout appris de ta vie, dans ton regard et dans celui des êtres qui te considéraient avec une pitié teintée de répulsion, une fausse compassion ou une réelle empathie parfois, avec surtout la curiosité des gens que l’on dit normaux et leur prétendue supériorité.
Dix-neuf ans, oui. Tu avais dix-neuf ans de plus que moi. Sans doute m’avais-tu tellement appelée dans ton exil sur la Terre, dans tes rêves ou tes prières ! J’ai fini par t’entendre. J’ai fini par naître. Ce fut comme si j’étais sortie de toi et non de notre mère. Jouets d’un destin absurde, deux sœurs unies dans un seul être, bancal, errant, perdu.

Marie grandit, évolue vers l’âge de raison, aux côtés de sa sœur, qui n’atteindra jamais ce palier.

Et puis un jour de énième « bêtise », on l’enferme pour de bon. Dans une maison de retraite ! Elle a trente ans. « La sainte vierge va la soigner ! » voilà avec quelle explication Marie doit se débrouiller pour surmonter sa soudaine solitude. Dès lors, Marie assiste au délabrement progressif de sa sœur.

Un récit familial très fort, sa famille étant déjà le thème d’un précédent titre La peine du menuisier que je vous recommande également.

A la toute fin, Marie s’interroge sur le lien qui l’a uni à sa sœur et ose une hypothèse que je ne peux révéler mais qui est stupéfiante et bouleversante.

Empruntez Mon étrange soeur

Il y a un robot dans le jardin de Deborah Install

installAmy rêve de posséder un bel androïde comme ses voisins. Un robot dernier cri qui s’occuperait des corvées ménagères. Car cette avocate surbookée ne peut pas compter sur son mari pour chercher du travail, ni pour s’occuper de la maison. D’ailleurs, elle ne cesse de le noyer sous la longue litanie de ses défauts.

Aussi, lorsque Tang débarque dans leur jardin, le petit robot déglingué va cristalliser la colère d’Amy : elle voit que Ben s’entiche du vieux tas de ferraille et qu’il se pique même de retrouver son fabriquant afin de le réparer! Lui qui n’est jamais sorti de son quartier londonien, lui qui n’est jamais allé au bout d’une idée, qui n’a jamais rien fait pour elle, le voilà prêt à s’envoler pour San Francisco flanqué de son épave ! c’en est trop pour Amy qui claque la porte.

La vie avec Tang est bien plus stimulante qu’avec Amy ! En s’occupant de lui, Ben renaît et se responsabilise. Et il s’attache de plus en plus : c’est vrai que Tang est attendrissant avec son « regard » triste, sa dégaine tintinnabulante lorsqu’il cavale derrière Ben. Et tous les problèmes qu’il provoque en gaffant comme un petit enfant, le rende terriblement humain…

Mais il faut faire vite, il est en danger : l’ampoule qu’il a au niveau du coeur est cassée et du liquide fuit…

Tang est le cousin germain de Wall-E et sans doute l’arrière petit fils de E.T. On ne peut pas s’empêcher de penser à ces références qui sont aussi des histoires d’amitiés improbables et magiques, émouvantes mais pas niaises. « Il y a un robot dans le jardin » est de leur trempe.

Empruntez Il y a un robot dans le jardin