Tous les articles par Florence

Limonov d’Emmanuel Carrère

LiLimonov, événement littéraire pour Télérama, un roman d'Emmanuel Carrère et un livre CD aux éditions Ecouter LIre.monov, salaud magnifique, héros raté ? Non, « un Jack London russe », explique Carrère dans cet article pour Télérama. Un individu hors norme donc, pour un roman dense et passionnant. Et une lecture estivale chaudement recommandée.

Limonov n’est pas vraiment une œuvre de fiction, c’est le récit de la vie mouvementée de cet écrivain et homme politique russe. Fortement marqué dans son enfance par Staline, il est aujourd’hui en lutte contre Poutine au côté des démocrates, après la création ambigüe du parti National-Bolchévique…

Entre ces deux points, une multitude de vies et d’expériences font de lui tour à tour un allumé punk sympathique, un poète nombriliste et miséreux, un séducteur violent et prêt à tout, un réactionnaire fascisant, un aventurier de tous les extrêmes et tous les combats, même les moins avouables, qu’il assume toujours avec fierté !

Il s’agit donc d’une grande fresque humaine, historique, héroïque et romanesque, magistralement mise en scène par Emmanuel Carrère. On sent l’auteur fasciné par son sujet, par l’écart qui existe entre sa vie et la sienne, et par l’histoire russe qu’il mêle à son récit avec précision et sens de l’analyse.

S’il dresse un portrait sans concession de Limonov, il s’abstient pour autant de le juger ou de lui trouver des excuses. Il décrit un homme remarquable, « mû par une énergie vitale hors du commun, amoureux de son destin ».

-> Vérifier la disponibilité de ce document à la médiathèque de Décines <-

Et pour aller plus loin : vous pouvez aussi lire Le journal d’un raté d’Edouard Limonov et découvrir cette interview de Limonov pour le Point : « Je souhaite à Carrère de mal tourner »

Comme beaucoup de livres de Carrère (La classe de neige, La moustache ou L’adversaire), Limonov devrait faire l’objet d’une adaptation au cinéma, le tournage est prévu en 2014

Disgrâce de John Maxwell Coetzee

J.M. CoetzeeJ’ai ouvert ce roman dans le train, dès les premières pages il m’a complètement déstabilisée… et pourtant je l’ai lu d’une traite, sans décrocher !

David Lurie est blanc et professeur de poésie au Cap en Afrique du Sud. A 52 ans, sa vie sentimentale et professionnelle semble sur le déclin. Coup de grâce, il se fait renvoyer à de l’université après avoir couché avec une étudiante. Il décide alors de rejoindre sa fille à la campagne, où elle vit assez modestement en vendant les produits de sa ferme sur le marché et en hébergeant des chiens.

Il pense trouver derrière l’ennui apparent de sa nouvelle existence sinon la paix du moins le temps d’écrire un opéra sur la vie de Byron, projet qui lui tient à cœur depuis des années… Et il tente de trouver un équilibre entre son bénévolat à la SPA, qu’il vit comme une sorte de rédemption, un peu de travail dans la ferme et de longues plages d’écriture.Disgrace, de J.M. Coetzee

Mais très rapidement la descente aux enfers continue. Sa fille est violée par trois jeunes noirs, sans doute trahie par l’homme –noir aussi– qui travaille pour elle mais cherche petit à petit à racheter toutes ses terres. Pétrie de culpabilité après des siècles de dominations blanche, elle refuse de porter plainte ou de partir. Lurie n’accepte pas son silence et sa soumission alors même qu’il a montré auparavant qu’il était lui aussi coupable d’user de son pouvoir sur une élève manifestement perturbée…

Ce livre m’a profondément troublée car la manière dont les personnages agissent et réagissent est à l’opposé de ce que je pourrais imaginer faire et penser dans une situation semblable. Il montre bien à quel point la société sud africaine peine à se reconstruire après l’apartheid. Et combien il est difficile de rétablir des rapports sociaux « normaux » lorsqu’on porte une histoire aussi dure. Ainsi la violence semble faire partie de la société, et être acceptée. Personne n’en parle directement mais tout le monde sait…

La fille de Lurie en vient à penser que ce qui lui arrive est normal : le prix à payer pour avoir à nouveau le droit de vivre sur une terre qui a été volée… Elle confie : « Oui c’est humiliant. Mais c’est peut-être un bon point de départ pour recommencer. C’est peut-être ce que je dois apprendre à accepter. Repartir du sol. Sans rien. Sans atouts, sans armes, sans propriété, sans droits, sans dignité […] comme un chien. »

Car il est aussi question de chiens dans ce livre étrange. Un étonnant parallèle est fait entre rapports blancs/noirs et rapports hommes/chiens. Pris dans ce tourbillon calme de violence masquée, David Lurie cherchera au moins à aider les chiens à mourir le plus paisiblement possible… Cela ne l’aidera pas à trouver des réponses, mais à garder un minimum de dignité.

-> Vérifier la disponibilité de ce roman à la médiathèque <-

La vallée des masques de Tarun Tejpal

Un homme est poursuivi par les membres de son ancienne communauté qu’il a trahis. Persuadé d’être assassiné par les siens avant le levé du jour, il  livre en une nuit le récit édifiant de sa vie au sein d’une société sectaire, recluse au cœur de l’Himalaya, régie par les préceptes inébranlables du légendaire Aum, le pur d’entre les purs.

On découvre petit à petit les règles de cette communauté : l’absence de possession qui interdit aux enfants d’avoir des parents (il n’y a pas de pères et les mères sont les mères de tous les enfants), la recherche de l’égalité qui prive les individus de leur personnalité et même de leur propre visage dès l’adolescence (les hommes portent l’Effigie, un masque identique pour tous qu’ils n’enlèvent jamais), la lutte acharnée contre les sentiments perçus comme une faiblesse, et finalement, la négation de tout ce qui fait la nature humaine… Quant au rôle des femmes, il est réduit à deux fonctions principales que je vous laisse le soin de deviner…
Tout cela arrive subtilement dans le récit dont on ne perçoit pas tout de suite l’horreur mais qui nous entraîne jusqu’au dégoût au fil des pages, dans des scènes de plus en plus dures. On se demande à quel moment le héros va comprendre, craquer et fuir. Puisque nous savons dès le début qu’il va le faire. Et c’est sans doute ce qui nous fait tenir dans les moments les plus cruels : un homme a été capable de résister !

La référence à Orwell et à la dictature totalitaire et violente de 1984 est évidente. Elle est d’ailleurs revendiquée par l’auteur qui décrit son ouvrage comme « un récit orwelien sur la pensée utopique »*. Mais pour ma part, je serais aussi tentée d’évoquer Huxley et son Meilleur des mondes tant la société « idéale » décrite dans les 100 premières pages du roman semble régie par des principes positifs ou des réflexions qui ne peuvent pas nous laisser indifférents : la recherche d’égalité, ou l’idée que c’est la volonté de possession qui pervertit les hommes et fait sombrer le monde dans la violence et l’instabilité permanente.

Une fable universelle forte, hypnotique et éclairante qui me hante encore, porté par une écriture magnifique. J’ai quand même sauté quelques lignes à la limite du soutenable. Mais je reste marquée par cette lecture et me hâte de découvrir les autres romans de cet auteur…

*Extrait d’interview de l’auteur pour RFI :
Comment définiriez-vous le thème de votre troisième roman qui paraît en français cette année ?
« C’est un récit orwellien sur la pensée utopique. Je me suis inspiré de 1984 et La Ferme des animaux d’Orwell pour examiner les pathologies et les déviances du pouvoir et de la pensée dogmatique. Je voulais explorer la faillite des idéologies, le processus de dégradation d’une idée noble et humaniste en un outil de puissance. Il y a une tension fondamentale entre la recherche de la vérité et de la pureté et la complexité irréductible de la vie humaine. C’est cette tension qui est le sujet de ce roman que j’ai campé dans un lieu isolé en Inde, mais cette thématique n’est pas spécifique à ce pays. La Vallée raconte un phénomène universel. »

Le goût âpre des kakis, des nouvelles iraniennes de Zoyâ Pirzâd


A travers cinq nouvelles, Zoyâ Pirzad dresse le portrait de femmes d’aujourd’hui, qui ne trouvent pas leur place dans leur couple, et cherchent à exister au-delà des attentes de leur famille, de leur époux ou de leur éducation.

Il ne s’agit pas d’un pamphlet contre la tradition écrasante, ni d’un réquisitoire contre les hommes. Pas du tout. Le recueil se concentre plutôt sur les rapports de couple au quotidien, les non dits, les désillusions de l’amour, les aspirations incompatibles et les séparations nécessaires… on est dans le domaine de l’intime et de l’universel.

Dans un style sobre, épuré, parfois très fragmenté, ces femmes se croisent et nous livrent leurs impressions sur la vie : celle dont elles rêvaient jeunes et pour laquelle elles se sont préparées et celle qu’elles vivent aujourd’hui avec laquelle il faut composer.

Dans L’Appartement par exemple, deux femmes se croisent. Leurs parcours sont très différents mais elles partagent la même aspiration à vivre et à être aimées pour ce qu’elles sont. Mahnaz, indépendante et active, quitte un mari maniaque qui la voudrait femme au foyer. Elle visite l’appartement de Simine qui, à l’inverse, est une fée du logis délaissée par un époux qui lui reproche son manque de modernité. On aurait envie de redistribuer les cartes, mais est-ce aussi simple ?

On sort de cette lecture apparemment légère avec l’impression que ces femmes vont nous accompagner un bon moment. Que l’on va continuer de penser à elles comme à des amies proches avec qui on viendrait d’avoir une longue discussion.

Zoyâ Pirzâd sera présente à Lyon en mai prochain pour la 6e édition des Assises Internationales du Roman organisée par la Villa Gillet et le Monde.

Sheila Levine est morte et vit à New-York !


Je suis tombée sur ce livre de Gail Parent par hasard. Le titre m’a intrigué, la 4ème de couverture m’a franchement amusée : née dans une famille juive dont le mot d’ordre est : «Trouve un mari à la fac, après ce sera plus dur », Sheila Levine, toujours célibataire à 30 ans, décide que la plaisanterie a assez duré et se lance dans l’organisation de son suicide…

J’avais un voyage en train à effectuer… alors pourquoi pas ? Je n’ai pas été déçue ! Voici un livre dont je recommande particulièrement la lecture dans tout mode de transport n’imposant pas de garder les deux mains sur le volant !

A condition bien entendu de ne pas rire trop fort aux réflexions de l’héroïne, dont l’humour noir décapant s’égraine sur toutes les pages, au risque de déranger les passagers voisins.

Sheila Levine est désespérée : elle ne sait pas quoi faire de sa trentaine, de ses kilos superflus, de son boulot déprimant, de ses amants insipides dont aucun n’a le bon goût de la demander en mariage alors que c’est le but ultime de sa vie – ou plutôt de celle de sa mère juive et tyrannique.

Avec une bonne dose d’autodérision, Sheila se lance dans l’écriture de sa lettre d’adieu : un véritable carnet intime dans lequel elle narre dans les moindres détails tous ses efforts pour trouver un bon mari sans jamais y parvenir. Ce qui la mène à cette conclusion cynique : si elle doit ne jamais se marier, il est hors de question qu’elle rate son enterrement. Elle se lance alors à corps perdu dans l’organisation de sa mort.

Gail Parent a écrit ce roman en 1972, avec une grande liberté de ton qui n’est pas sans faire penser à Bridget Jones ou aux héroïnes de Woody Allen, en moins politiquement correct !

Chroniques de San Francisco de Amistead Maupin

Armistead Maupin s’est installé dans les années 70 à San Francisco. C’est là qu’il démarre pour un journal local le feuilleton des Chroniques de San Francisco, qui seront ensuite publiées en six tomes entre 1978 et 1989 (10 ans plus tard en France).

Au cœur du récit : le 28 Barbary Lane, une maison bancale et rapiécée à flan de colline. Mme Madrigal en est la propriétaire et cache un passé mystérieux sous des atours excentriques. Elle se promène en kimono et se détend à la marijuana. A chaque étage : des locataires aux mœurs et ambitions aussi diverses que variées se croisent, s’enlacent, se séparent et se croisent encore. Certains trouveront les personnages caricaturaux dans leur recherche effrénée du bonheur et leur consommation abusive de sexe et de drogues. Ils sont cependant à la fois ridicules et attachants sous la plume ironique de l’auteur. Le style est plaisant et enlevé, parfois facile, les sujets sont représentatifs d’une époque et d’un mode de vie libéré qui semble bien exotique aujourd’hui. Vite sanctionné par l’arrivée des années 80, du sida, de la rigueur. Les héros vieillissent, prennent des coups, et ne s’en sortent pas toujours avec les honneurs. Pas de happy end en vue à la fin de ces 6 volumes, dévorés en quelques semaines seulement… Mais une suite.

J’ai découvert la suite chez mon libraire (c’est pour ça que j’ai tout relu !) : deux tomes qui mettent en scène deux des personnages principaux : Michaël et Anne-Marie à l’aube de la cinquantaine. Il faut bien avouer que j’ai préféré les Chroniques originelles… mais que cela ne m’a pas empêchée de retrouver tout ce petit monde avec bonheur. Pourquoi bouder son plaisir ?

Retrouvez toutes les Chroniques et leur suite à la médiathèque de Décines.

Les oliviers du Négus de Laurent Gaudé


Je suis en train de lire Les oliviers du Négus, de Laurent Gaudé. Ou plutôt : je suis en immersion totale dans ce recueil de nouvelles. Lire cet auteur, c’est rentrer dans un univers à part, décrit dans une langue superbe : précise et envoutante.

J’en suis à trois nouvelles, il ne m’en reste qu’une, que je garde précieusement quelques jours encore (d’autant que l’on m’a dit que c’était la meilleure !)

Le Négus, c’est le surnom de Zio, revenu transformé de la guerre d’Ethiopie, avec un chasse-mouche d’Abyssinie, une haine farouche du Duce, et une certaine forme de folie qui le pousse à parler aux arbres plus qu’aux êtres humains…

La folie des hommes face à leurs conquêtes, face à la nature et surtout face à la mort, est au cœur de toutes les nouvelles de ce recueil. Devant ces éléments qui les dépassent, chacun se conduit à la fois avec grandeur et humilité.

A la veille de la chute de Rome, ou dans les tranchées de 14-18, ce qui se joue est à la limite du surnaturel. Une certaine vision de l’enfer portée par les hordes barbares ou par un étrange Golem conçu par la terre elle-même pour se venger des hommes qui la meurtrissent…

Le sujet peut vous sembler bien sombre pour une lecture d’été ? Mais la beauté des textes comme la force des personnages font de ces récits courts de véritables bijoux qu’il faut de toute urgence découvrir !

Et pour en savoir plus…
La belle critique de Nina la libraire dans son blog littéraire
http://www.readingintherain.com/2011/05/les-oliviers-du-negus-l-gaude/
Le site de l’auteur :
http://www.laurent-gaude.com/

Photo de Mistinguette 18 (Flickr)