Tous les articles par Cécile

Arcadia de Lauren Groff

Etats-Unis, années 1960. Ridley dit Pouce est né dans une communauté hippie retirée du monde. Les années passent, il tombe amoureux de Helle, droguée et paumée, qui symbolise la déchéance de cette communauté nommée Arcadia. Quinze ans plus tard, malgré la fille qu’ils ont eue ensemble, Helle a disparu, fuyant ce lourd passé tandis que Pouce continue sa route, hors d’Arcadia, vivant dans la lumière et l’espoir des premiers jours.

A la fois roman d’initiation, roman historique et culturel, Arcadia nous plonge dans ce phénomène de société du XXème siècle, montrant ses aspects positifs (respect, solidarité, écologie, liberté) et négatifs (précarité, drogues, communautarisme, abus de pouvoir).
Il est aussi un roman sur la famille, les relations parents-enfants, ses étapes difficiles (adolescence, maladie, mort) et ses moments furtifs de joie et de bonheur.
Un vrai moment de partage !
Si le mouvement hippie vous intéresse, vous pouvez lire ou relire Sur la route de Kerouac et pour une version française de ce mouvement, je vous renvoie à une BD très intéressante qui s’appelle La communauté : entretiens de Yann Benoît et Hervé Tanquerelle.

Siam ou la femme qui tua un homme de Lily Tuck

J’avais adoré Paraguay, sorti en 2010 en France et primé par le National Book Award en 2004 aux Etats-Unis. Ce roman historique, épique et romanesque racontait l’histoire d’Ella Lynch, au XIXème siècle, femme d’origine irlandaise qui rencontrait à Paris Francisco Solano Lopez, fils du chef d’état du Paraguay. Elle en tombait amoureuse et le suivait dans son pays. Sous forme de journal intime, elle nous faisait partager sa vie de femme au fort caractère et l’histoire difficile du pays.

Je me précipite donc sur Siam ou la femme qui tua un homme, sorti en 2012 en France, et qui reprend la même trame que Paraguay : faire le portrait d’une femme blanche qui s’exile en pays lointain et exotique, par amour pour son amant ou son mari. Ce déracinement provoque des sentiments contradictoires chez notre héroïne : curiosité et ennui, communautarisme et solitude, adaptation et anxiété, dépaysement et nostalgie…

J’ai apprécié Siam. Ce roman plutôt psychologique et intimiste raconte l’histoire de Claire, bostonienne mariée à un ingénieur militaire James qui l’emmène pour son travail à Bangkok en 1967. Claire, souvent seule mais curieuse, va apprendre la langue, visiter la ville, lire des livres d’histoire. D’abord enthousiaste, elle va peu à peu être la proie d’obsessions et d’inquiétude (vis-à-vis de son mari, de ses domestiques, de la disparition d’un compatriote, du contexte politique) jusqu’à une fin tragique.

Pour écrire ses romans, Lily Tuck s’imprègne de son vécu. Depuis son enfance, elle a séjourné en France, Pérou, Uruguay, Thaïlande et Etats-Unis et sait retranscrire à merveille cette situation d’expatriation.

Avale de Sefi Atta

Afrique, Nigeria, Lagos, années 1980…
Rose et Tolani sont amies, colocataires d’un appartement vétuste, travaillent dans une même banque. Ensemble, elles essayent de se soutenir pour survivre à Lagos, notamment quand Rose se fait renvoyer pour insubordination et quand Tolani doit faire face à un chef lubrique.
Rose s’ennuie, boit de la bière et dort toute la journée. Bref, elle déprime jusqu’à sa rencontre avec OC, l’ami d’un ami dont elle ne sait rien. Rose est amoureuse,OC lui offre de beaux cadeaux.
Mais car il y a toujours un « mais » à Lagos, OC est trafiquant de drogue et demande à Rose de transporter de la cocaïne en Europe, en l’avalant dans un préservatif (d’où le titre du roman). Tolani, fidèle en amitié, soutient Rose, la suit dans son trafic puis refuse, prenant conscience du danger. Tolani va quitter son ami qui ne se décide pas à l’épouser et qui lui a pris toutes ses économies pour monter une affaire qui a bien sûr échouée…
Ce roman vient confirmer le talent de cette jeune auteur, remarquée avec son premier roman Le meilleur reste à venir.
Rythmée, légère, imagée, la langue de Sefi Atta diffuse spontanéité et énergie dans l’histoire de Tolani, souvent déçue mais jamais résignée. Son quotidien sombre et violent s’entrecoupe des souvenirs de son enfance et ceux de sa mère.
Cette histoire permet à l’auteur de décrire les conditions et mutations de son pays, au niveau économique, urbain, social (précarité, corruption, trafic de drogue, misogynie…). La dernière partie du roman correspondant au retour au village natal résonne à la fois comme un échec, une mise au point et l’espoir d’un avenir meilleur.

Le héron de Guernica et Radeau d’Antoine Choplin

A Guernica, en avril 1937, le jeune Basilio peint des hérons cendrés dans les marais, alors que la population fuit dans la crainte de l’arrivée des nationalistes. A Paris, il découvre le Guernica de Picasso qui décrit la tragédie de la ville en feu alors que le peintre célèbre n’en a pas été le témoin direct.

En France, en 1940, en pleine débacle, Louis, au volant d’un camion, fuit devant l’arrivée prochaine des allemands. Sa cargaison est précieuse, Il transporte des tableaux du Louvre qu’il faut mettre à l ‘abri. Sur la route, il dépasse une femme. Les consignes du plan « Hirondelle » sont strictes. Il ne doit pas s’arrêter. Et pourtant…

Voici deux histoires différentes mais parallèles, écrites à quelques années d’intervalle mais dans un même esprit, une même obsession de l’auteur, Antoine Choplin. Ces deux romans interrogent sur la nécessité de l’art pour rendre compte de la condition humaine, ils font se rejoindre de façon surprenante l’art et la guerre, la beauté et l’horreur.
Par son écriture fluide et poétique, par petites touches, comme un peintre et son pinceau, l’auteur fait passer une multitude de sensations, d’émotions et d’images tout en nous interrogeant sur des thèmes majeurs : l’art, la guerre, l’amour, la mort, l’Histoire, l’humanité…

Je vous invite à lire un autre roman d’Antoine Choplin, Cour Nord, roman social contemporain aux thèmes différents (travail, musique, relation père/fils). Ce texte court mais dense, est édité au Rouergue dans la collection la Brune, collection que je plébiscite pour son originalité et sa qualité éditoriales, dans laquelle vous trouvez aussi le très beau récit d’Ahmed Kalouaz Avec tes mains.

Légendes : Guernica de Picasso et Le Radeau de la Méduse de Géricault

Clair-obscur de Nella Larsen


Ce roman écrit et reconnu en 1929, comme son auteur, a été progressivement enseveli par le temps et l’oubli. Ce classique des lettres américaines redécouvert dans les années 1990 aux Etats-Unis, grâce au développement des études culturelles afro-américaines, est traduit et publié en France en 2010. Et seulement en 2010 !

Clair-obscur n’a pas eu de relais médiatique et critique suffisant à mon goût. Je revendique cette lecture et vous invite à lire ce petit bijou dont Malraux aurait pu dire :

« C’est l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier ».

Clair-obscur est une histoire de désirs au cœur d’un drame : celui de la frontière. Non pas tant la frontière qui divise les noirs et les blancs, mais plutôt la ligne imaginaire infime, qui sépare le visible du perceptible, l’évidence de l’aveuglement.

En prenant pour héroïnes deux femmes noires à peau claire, dont l’une choisira à l’âge adulte de « passer » pour blanche – d’où le titre original, intraduisible de Passing - Nella Larsen nous installe dans une zone franche aussi étroite qu’inquiétante. Dès les premières pages, le trouble s’insinue avec des situations à double tranchant, un suspens croissant jusqu’au tragique dénouement.

Apre comme le blues, élégant comme une variation de Jazz, Clair-obscur mérite un peu d’attention pour beaucoup d’émotions.

crédit photo : portrait de Nella Larsen par Pinchot