Tous les articles par Anne-Laure

Swing à Berlin de Christophe Lambert

Sous le régime nazi, le jazz a été considéré comme une « musique de dégénéré ». Mais alors que la guerre s’enlise dans les années 40, le ministère de la propagande décide d’encourager « la musique accentuée rythmiquement », pour redonner le moral au peuple. Quelle différence entre les deux ? Aucune, si ce n’est beaucoup d’hypocrisie ! Et aussi : pas de noirs dans les formations, uniquement de bons aryens dociles.

Swing à Berlin est un vrai plaisir de lecture : en plus de mettre la lumière sur un pan méconnu de l’histoire de la propagande nazie, Christophe Lambert (qui n’a rien à voir avec l’acteur) a fait une fois de plus son travail de romancier avec brio. Il nous emmène avec beaucoup de facilité dans l’histoire complexe de ses personnages, partagés entre la liberté musicale et le contrôle permanent du régime.

Le grand jazzman Dussander est recruté par Goebbels en personne pour constituer un groupe de jeunes musiciens destinés à faire danser l’Allemagne entière. Mais c’est sans compter l’esprit de résistance du vieil homme et la cohésion qui se consolide petit à petit au sein du groupe. Se construisant sur un intérêt historique et musical, la narration se fait de plus en plus haletante à mesure que le groupe se soude, que le succès arrive, et que le besoin de résister se réveille.

Basé sur des faits historiques, c’est un vrai « roman » que compose l’auteur : les personnages sont forts et on est emporté par un suspens grandissant. De plus, Christophe Lambert précise en fin de livre quel a été son positionnement d’écrivain en distinguant, dans une parfaite transparence, le vrai du faux. Ce qui permet aux adultes, comme aux adolescents (qui sont les premiers destinataires de ce livre), d’apprécier toute sa qualité!

Peste et choléra de Patrick Deville

Les critiques ne s’y trompent pas : Peste et choléra est sans aucun doute un roman phare de cette rentrée littéraire. Mais ne croyez pas l’approcher si facilement, ce texte se mérite et s’apprivoise.
Le livre est bien une biographie d’Alexandre Yersin, ce scientifique majeur mais oublié de l’entre-deux siècles, à qui l’on doit l’éradication de la peste (et bien d’autres choses). En effet. Mais il n’a rien de la belle fresque historique à laquelle on aurait pu s’attendre.
Patrick Deville se situe ailleurs. Mi-historien mi-écrivain, il décide de ne pas choisir entre un compte-rendu de toutes ses recherches dans la correspondance de Yersin et les archives de l’Institut Pasteur, et une rêverie autour de ce personnage insaisissable. Ce choix fait toute l’intelligence du texte et le plaisir de sa lecture.
Deville se fait « fantome du futur », il hante les lieux de Yersin et vole jusqu’à  son « empire » de Nha Tran, village paradisiaque de l’Indochine française. Il tente de percer le mystère du disciple de Pasteur qui a toujours fui le carcan de l’Institut.
Il ressort de ses recherches la figure d’un génie « caléidoscope ». Chercheur en microbiologie et en botanique, Alexandre Yersin a été un explorateur total à une époque où tout était à découvrir : navigation, cartographie, agronomie, mécanique, météorologie, traduction, etc., etc., rien n’échappe à sa soif de comprendre. Rationalité et volonté hors norme se conjuguent chez lui avec une misanthropie et un caractère orageux qui en font un personnage définitivement passionnant.
Je m’arrête là pour laisser la parole à Patrick Deville : il vous parlera bien mieux que moi du fantôme de Yersin.
ALG

Famille modèle d’Eric Puchner

Bienvenue chez Warren Ziller et sa « famille modèle »!
Camille, la mère sans reproches, Dustin, l’ado future rock star, ainsi que sa sœur Lyle l’intello solitaire et leur petit frère Jonas (bizarre quand il n’est pas glauque), vous ouvrent les portes de leur maison cossue de Herradura Estades, Californie.
A l’entrée du jardin, Mister Léonard, le chien, vieux et malade, vous accueille dans le quotidien d’une famille en sursis.
En effet, Warren, ce chef d’entreprise sans scrupules, se dirige les yeux grands ouverts vers la banqueroute. Les maisons de son lotissement en plein désert californien ne se vendront pas. Qui voudrait vivre à côté d’une station d’épuration géante ?… Le rêve américain s’effondre pour lui. Quant à sa famille, chacun réagit à sa façon face aux mensonges du père et aux changements de vie à venir.
Eric Puchner n’en est qu’à son premier roman, mais il montre déjà un véritable talent d’écriture. Il nous fait voir un quotidien en déliquescence, à travers les yeux de chacun des personnages. 
A la lecture, on s’attache à ces êtres qui sont finalement comme tout le monde : perfectibles… On apprécie surtout le ton qui reste toujours léger, et tourne même au burlesque, malgré la véritable tragédie qui s’acharne sur cette famille. Eric Puchner s’amuse à faire subir toutes sortes de choses à ces nouveaux-riches victimes de ce fameux « rêve américain ». Une critique grinçante des idéaux capitalistes contemporains, à méditer.
ALG

Le Cercle du Karma, de Kunzang Choden

Question piège : quel pays a mis en œuvre le Bonheur National Brut comme substitut au PIB, et ce depuis plus de 40 ans ?
La réponse est : Le Bouthan ! Ce petit pays voisin du Népal et coincé entre l’Inde et la Chine fait aussi parler de lui depuis peu pour sa littérature.

En 2007, Le Cercle du Karma a en effet été le premier roman bhoutanais publié en France. Kunzang Choden, son auteure, très attachée aux traditions de son pays, nous offre une immersion totale au cœur d’une culture profondément bouddhiste, dans un pays en pleine mutation.

Le Cercle du Karma suit le personnage de Tsomo sa vie entière, depuis son enfance dans un village de montagne où la vie est rythmée par les récoltes, le tissage et les naissances. La religion et les traditions patriarcales sont les piliers de cette société extrêmement codifiée, où les femmes ne peuvent prétendre à l’instruction religieuse dont peuvent bénéficier les hommes. Victime d’un « mauvais karma », Tsomo cherche tout au long de sa vie son épanouissement spirituel et sa place dans cette société. A la suite d’un accouchement malheureux et de l’échec de son mariage, elle prend la route à la recherche d’une autre vie loin des siens. Son périple l’amène jusqu’au Népal et en Inde, exerçant des métiers aussi divers que tisseuse ou casseuse de pierres pour la création d’une nouvelle route… Elle entame ainsi une vie de misère et de combat contre la maladie, jalonnée par des pèlerinages dans les plus grands sanctuaires bouddhistes.

Ce roman est un vrai choc culturel pour les lecteurs occidentaux que nous sommes. Au-delà de l’attachement qui se crée avec ce personnage confronté à la dureté de la vie, ce texte amène à interroger les valeurs et le rapport au temps qui régissent notre mode de vie.
Une porte ouverte vers un bonheur intérieur brut ?…