Dans une coque de noix de Ian McEwan

Ian McEwan - Dans une Coque de NoixComment débuter la chronique d’un roman dont le narrateur (à la première personne) n’a pas de nom ?

De plus, notre héros observe le monde de l’intérieur, les bras croisés, témoin impuissant d’un complot, de sa réalisation, de ses répercussions. Ses possibilités d’intervention sont extrêmement limitées, son impact sur l’action est anecdotique et, au final, il ne sera qu’une victime de plus dans la tragédie en cours.

Il est (ou il n’est pas, pas encore) un enfant.

Presque à terme, la tête en bas, à l’étroit dans le ventre de sa mère. Une pure conscience qui ne rêve que de goûter enfin le pinot noir sans le filtre du placenta, ou de découvrir directement le bleu sans son environnement carmin. Trudy, sa mère, occupe ses insomnies estivales avec les émissions animalières de la BBC, les podcasts politiques sur internet… notre narrateur accumule ainsi connaissances et conscience sociale. Dans sa coquille de noix, il se voit comme roi d’un espace infini, mais il ne peut compter que sur son imagination pour apprécier (par exemple) la direction du vent, reconnaitre un faucon d’un héron ou comprendre l’horreur de la politique internationale.

Il s’imagine aussi le décor qui l’entoure, l’expression des personnages autour de lui, la couleur des sentiments qui se jouent. Un grincement de parquet, un flot d’adrénaline dans son ombilic, trois battements du cœur de sa mère plus appuyés… et les acteurs sont en place.

Car c’est une véritable pièce qui se joue autour de lui : Trudy et son amant complotent contre son père.

Sa mère, qu’il ne peut qu’aimer, si douce, aux tresses blondes, au regard vert d’eau (aux dires poétiques de son père) s’est éloignée. Elle s’est lassée de cet éditeur idéaliste. Elle l’a repoussé hors de sa maison familiale. Elle l’a déjà trahi. Elle entend faire pire.

Le père est poète et l’amant est… vulgaire. Vulgaire et besogneux.

Le perfide joue double jeu et sème le trouble dans les pensées et la quiétude de notre narrateur. Car c’est par lui que vient le drame.  Il a amené jalousie et concupiscence dans la bulle d’amour qui devrait entourer cet enfant innocent, complice malgré lui de l’horreur à venir. Pour s’échapper aux manigances, notre narrateur se perd dans les souvenirs de sa jeunesse où il avait encore de la place pour se retourner ou bien s’imagine l’avenir, tantôt romantique, tantôt romanesque. Il voudrait prévenir son père, il voudrait haïr sa mère, il tente également l’inverse, toutes les solutions qui lui viennent à l’esprit semblent mauvaises ou futiles. Il nous mènera de la conception de ce complot, aux doutes du développement, à la délivrance de la tragédie.

Au-delà de la performance, ce roman nous offre des moments de grâce (la tirade de rupture, entre autres) tout en glissant délicatement sur la philosophie. En 20 chapitres, Ian McEwan nous emporte dans le huis clôt le plus intime où les métaphores et les références s’enchainent et se lient. Le narrateur (et le lecteur, donc) ne peut que ressentir les évènements, les déduire, sans en avoir tous les détails antécédents. Témoins, comme lui, des actions du couple maudit, il nous est rappelé régulièrement que les apparences sont subjectives. John, le père, est-il un éditeur raté et romantique ou un poète adulé et manipulateur ? De qui tient-on les informations ? Comment être sûr d’un fait si les informations sont biaisées ?

Empruntez Dans une coque de noix.

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